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Politique - Disparition

Michel el-Khoury, l’homme qui conjuguait élégance et politique

Le fils du premier président de l'Indépendance, Béchara el-Khoury, et continuateur de la pensée de son oncle, Michel Chiha, est décédé à presque 100 ans.

Michel el-Khoury, l’homme qui conjuguait élégance et politique

Ancien gouverneur de la Banque du Liban, Michel el-Khoury, fils du président Béchara el-Khoury. Photo Archives L'Orient-Le Jour

Il n’était guère ce qu'on désigne généralement par le qualificatif de bête politique. Michel el-Khoury, qui vient de disparaître à un âge qui frise le siècle – il aurait eu 100 ans le 24 novembre prochain –, était pourtant né dans une famille et a grandi dans un entourage où on l’était beaucoup. Son père, Béchara el-Khoury, chef de l’une des deux principales formations politiques du pays, le Destour, et premier président de la République après l’Indépendance, était l’un des personnages les plus considérables de la première moitié du XXe siècle au Liban. Son frère aîné Khalil, sans atteindre le niveau d’importance de Béchara du fait de la disparition du parti dès les années cinquante, assumera le legs familial et continuera à exercer un rôle influent à la Chambre des députés au cours de la décennie suivante.

Dans une interview à un supplément de L’Orient-Le Jour réalisée par Marwan Hamadé en septembre 1971, Michel el-Khoury se définissait, lui, comme « un technicien qui a des idées politiques »… et surtout des principes : à la fin des années quarante, lorsque son père s’apprête à faire amender la Constitution pour être reconduit à la tête de l’État, le jeune Michel se fâche avec lui, quitte la maison paternelle et va se réfugier chez son oncle, Michel Chiha, dont Béchara el-Khoury avait épousé la sœur, Laure. Père de la Constitution et propriétaire du Jour, Chiha lui-même était opposé à cette entorse que constituait à ses yeux l’acte d’amender la Loi fondamentale dans un objectif particulier et ponctuel. Une pratique qui sera banalisée par la suite.

Mais au-delà de cette question, Michel el-Khoury ne se sentait pas très à l’aise à l’ombre des méthodes politiques en vogue au pays du Cèdre. Les sujets de brouille ne manquaient ainsi pas avec son père, contraint, comme tout chef politique, de s’entourer de personnages de tout acabit, certains respectables, d’autres moins recommandables. Dans l’interview de 1971, il admettra toutefois que ces brouilles n’entameront en rien l’admiration qu’il avait pour le talent politique du président Béchara el-Khoury.

Chiha, le modèle

Mais c’est Michel Chiha qui sera son vrai modèle et maître à penser. Il est d’abord comme lui, très polyvalent (journaliste, homme d’affaires, banquier, homme politique, etc.). Ensuite, il croit profondément dans la vision que développe son oncle du Liban. Dans sa préface à l’Anthologie des écrits politiques et littéraires de Michel Chiha, publiée en 2018 par la fondation qui porte le nom de ce dernier, Michel el-Khoury résume ainsi le credo de Chiha : « À ses yeux, le Liban, de par la mosaïque que constituent ses différentes communautés religieuses, a une mission à remplir, un message à délivrer au monde. Et cela pour une raison simple, parce que le Liban doit servir d’exemple aux autres pays, même s’il lui arrive bien trop souvent d’oublier sa vocation. »

Dans l’interview de 1971, il se montrait déjà très fidèle à la démarche pragmatique de Michel Chiha, à cette imparable évidence dont faisait preuve le maître. « Peut-être faudrait-il un jour, disait-il, que les Libanais comprennent, de manière définitive, qu’ils sont en quelque sorte, si vous me passez l’expression, condamnés à vivre ensemble. Et qu’au lieu de mettre trop fréquemment en cause l’existence même de leur pays, ils devraient s’appliquer ensemble à organiser leur vie commune et à la développer. » Plus d’un demi-siècle plus tard, la suggestion reste d’actualité.

Ministre, gouverneur…

Ainsi donc, la carrière de Michel el-Khoury oscillera constamment entre le journalisme, le monde du droit, les fonctions ministérielles, les affaires et les finances publiques.

On retiendra surtout son double passage à la tête de la Banque du Liban, d’abord de 1978 à 1985, puis de 1991 à 1993. Dans les deux cas, il aura à gérer des situations de crise. Des témoignages recueillis auprès de contemporains ou de personnes l’ayant côtoyé ultérieurement font état d’un gouverneur d’une grande intégrité à qui il est arrivé, comme à son collègue Edmond Naïm, d’aménager un lit de camp dans son bureau de la BDL afin d’interdire l’accès aux coffres de l’institution aux miliciens de tout poil qui pourraient être tentés d’y mettre la main.

L’ancien Premier ministre Fouad Siniora, qui l’a côtoyé à la banque centrale lorsqu’il occupait le poste de président de la Commission de contrôle des banques, dit « ne pas oublier l’attitude honorable de cheikh Michel el-Khoury lorsque ce dernier a remis sa démission, en 1982, pour protester contre la décision de l’exécutif de ne pas renouveler le mandat de (Fouad Siniora) alors que ceux des autres membres de la commission était renouvelé ». Mais en pleine invasion israélienne, le gouverneur a dû à l’époque revenir sur sa démission.

Doté d’un caractère très courtois, il lui arrive d’être amer lorsque les autres manquent de courtoisie à son égard. À en croire le témoignage d’un proche, ce sera le cas lorsque son successeur désigné en 1993, Riad Salamé, ignorera la recommandation que lui avait faite Rafic Hariri, alors Premier ministre, de rendre visite à son prédécesseur dès sa prise de fonctions.

Ces considérations peuvent paraître aux yeux de certains anodines et surannées, mais pour un homme jouissant d’une grande distinction naturelle, elles sont essentielles. Ainsi, c’est avec beaucoup d’élégance qu’il mènera de front toutes ses activités, y compris lorsqu’il se livre au combat politique.

À partir du début des années 2000, il est l’un des membres les plus éminents du Rassemblement de Kornet Chehwane, l’outil politique qui, sous l’impulsion du patriarche maronite Nasrallah Sfeir, va contribuer grandement à polariser l’opinion chrétienne autour de la lutte contre la tutelle syrienne. À ce titre, Michel el-Khoury sera par la suite au cœur du dispositif de l’alliance du 14 Mars, mais en qualité d’indépendant. En 2007-2008, son nom circule parmi les présidentiables probables, tout comme cela avait déjà été le cas dans les années soixante et soixante-dix.

Par la suite, il se fera encore plus discret, à mesure que se délite l’engagement initial du 14 Mars, débordé puis vaincu par les réalités politiques et l’emprise terrifiante du Hezbollah.

Le siècle de Michel el-Khoury ne ressemble guère à celui de l’État libanais. Le premier a vu naître et se défaire le second. Et il est parti sans s’être jamais renié.

Il n’était guère ce qu'on désigne généralement par le qualificatif de bête politique. Michel el-Khoury, qui vient de disparaître à un âge qui frise le siècle – il aurait eu 100 ans le 24 novembre prochain –, était pourtant né dans une famille et a grandi dans un entourage où on l’était beaucoup. Son père, Béchara el-Khoury, chef de l’une des deux principales formations politiques du pays, le Destour, et premier président de la République après l’Indépendance, était l’un des personnages les plus considérables de la première moitié du XXe siècle au Liban. Son frère aîné Khalil, sans atteindre le niveau d’importance de Béchara du fait de la disparition du parti dès les années cinquante, assumera le legs familial et continuera à exercer un rôle influent à la Chambre des députés au cours de...
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