Le chef des Forces libanaises, Samir Geagea, à Meerab, le 21 mai 2026. Photo tirée de son compte X
L'option du fédéralisme pour le Liban est remise une fois de plus sur le tapis. Et ce sont les Forces libanaises, par la bouche de leur député Georges Okaïs (Zahlé) qui s’en sont chargées. Lors d’une interview donnée il y a quelques jours à un site web, le parlementaire a rappelé que le système politique actuellement en vigueur est entaché de plusieurs failles, estimant que l’une des solutions à ce problème serait la mise en place d’un nouveau système politique axé sur le fédéralisme. Ce n’est pas la première fois, il est vrai, que le parti de Samir Geagea évoque cette idée, longtemps taboue. Mais il est conscient de ses limites : l’heure n’est pas au changement du régime politique. La priorité est à la consécration du monopole des armes. De quoi réduire la démarche, du moins à ce stade, à un clin d’œil à une opinion publique chrétienne remontée contre le Hezbollah.
Dans son interview dont plusieurs extraits font le tour des réseaux sociaux, Georges Okaïs a souligné que « le système politique en vigueur crée des problèmes structurels qu’il faut régler », estimant que la solution résiderait dans le recours à un système fédéral. Il a toutefois tenu à préciser que cette position ne réduit en rien l’attachement au Liban de 10 452 kilomètres carrés. Une façon d’assurer que fédéralisme ne veut pas dire « partition », autre tabou que beaucoup de Libanais craignent. Dans ce cadre, Georges Okaïs a pris le soin de souligner que même à l'ombre d'un système fédéral, l’État central devrait continuer à exercer le monopole des armes, de l’émission de la monnaie nationale et de la représentation diplomatique. « C’est un système qui devrait permettre aux (Libanais) de vivre ensemble en paix sous la houlette de l’État, tout en garantissant le droit de chaque famille (spirituelle) à exercer librement ses rituels religieux », a-t-il dit.
Ces propos découlent d’une volonté des FL, plus grand parti chrétien à la Chambre, de s’affirmer comme le porte-voix d’une communauté qui a très souvent flirté avec l'option fédérale. Durant la guerre civile (1975-1990), plusieurs voix chrétiennes s’étaient élevées pour appeler à la mise en place d’un système fédéral. Le projet s’est toutefois heurté au niet des protagonistes musulmans. Il a donc été renvoyé aux calendes grecques, notamment après l’adoption de l’accord de Taëf (1989) qui préconisait la décentralisation administrative, avec l’aval de partis chrétiens dont les FL. Plus récemment, c’est Gebran Bassil, chef du Courant patriotique libre, un des partis chrétiens majoritaires, qui avait relancé le débat en mettant en avant ce qu’il appelle la « décentralisation financière ».
Dire tout haut ce que des chrétiens pensent tout bas
Quoi qu’il en soit, la remise sur le tapis de l’idée d’un recours au système fédéral semble aujourd’hui être l’écho d’une notion de plus en plus récurrente dans les rangs chrétiens. D’autant plus que les Kataëb plaident eux aussi pour « une révision des failles du système politique ». Quant au Parti national libéral, son chef, Camille Chamoun, député faisant partie du bloc FL, a déclaré mardi depuis le palais présidentiel son « attachement au fédéralisme en tant qu’option pouvant préserver le pluralisme libanais sous l’égide d’un État et d’une armée unique ». « Nous disons tout haut ce que nombreux Libanais pensent tout bas », lance Georges Okaïs dans une déclaration à L’Orient-Le Jour. « Il est clair que les choses ne peuvent pas continuer à évoluer de la même façon et il est temps de briser les tabous et penser à engager des discussions sérieuses autour du système politique actuel », ajoute-t-il, appelant ceux qui « se sentent très à l’aise avec le système de la démocratie consensuelle qui bloque et paralyse l’action politique du pays, à nous l’annoncer haut et fort dans le cadre d’un débat national ». « Le simple fait de briser ce tabou une fois pour toutes est, en soi, un accomplissement non négligeable », se félicite le député de Zahlé.
Mais s’il est ouvert, un éventuel débat pourra-t-il être mené à bout ? Pour le moment, la réponse parait négative. D’autant que le concept est loin d’obtenir l’aval de tous les protagonistes libanais, à commencer par des alliés traditionnels des FL, dont le chef druze Walid Joumblatt. « Aujourd’hui, le Hezbollah passe par ses plus grands moments de faiblesse, et c’est dans un tel contexte que les grands sujets peuvent être débattus », pense le porte-parole des FL, Charles Jabbour, rappelant que c’est durant cette période de régression de la milice pro-iranienne que le gouvernement a inauguré l’aéroport de Qleyaat (Akkar) en dépit du niet du Hezbollah. « Cet aéroport, qui est un modèle de décentralisation, n’aurait pas vu le jour si le parti chiite était encore fort », poursuit M. Jabbour. De son côté, Ghayath Yazbeck, député FL de Batroun, souligne que la milice chiite « est la dernière à avoir le droit de s’opposer au fédéralisme, dans la mesure où elle a déjà ses propres hôpitaux et institutions financières (al-Qard el-Hassan, NDLR) pour ne citer que ces deux exemples ». Cependant, « le fédéralisme n’est qu’une des idées discutées actuellement dans les coulisses du parti pour réviser la formule libanaise en vigueur », dit le député. « Nous n’avons pas encore pris de position officielle à ce sujet », confirme Charles Jabbour.
Car pour les FL, la priorité devrait être accordée à la finalisation du chantier du désarmement du Hezbollah et profiter du forcing international allant dans ce sens. «Mener maintenant une bataille politique pour changer le système en vigueur reviendrait à détourner l’attention du combat principal : celui d’en finir avec les armes du Hezbollah », déclare M. Jabbour. Georges Okaïs, lui, se montre plus nuancé. « Toutes les priorités devraient être traitées en même temps. Mais il est clair qu’aucun dialogue autour d’un sujet comme le système politique ne peut être engagé si un des protagonistes détient des armes », dit-il.
Gare à l’abandon de Taëf
Sur un autre registre, le parti de Samir Geagea est sans doute conscient que le changement du système politique ne peut être enclenché sans un amendement radical de la Constitution (et donc de Taëf), avec une couverture régionale et arabe élargie, non disponible pour le moment. « Je crois qu’une éventuelle sortie des accords de Taëf serait une grave erreur », commente à ce sujet Farès Souhaid, ancien député anti-Hezbollah et farouche défenseur de Taëf et de la « formule libanaise » actuelle. Des propos qui interviennent à l’heure où l’Arabie saoudite, parrain de Taëf et dont les FL sont les alliées, a clairement tracé une ligne rouge au sujet d’un amendement des accords de 1989. « Les FL veulent profiter de la colère chrétienne contre le Hezbollah pour évoquer ce sujet », dit Farès Souhaid.



