Au moment où les États-Unis célèbrent leurs 250 ans d’indépendance, il est un monument emblématique qui vient tout de suite à l’esprit : la statue de la Liberté, « Miss Liberty » comme l’appellent affectueusement les Américains. Devenue le symbole même du pays, elle se dresse dans la baie de Manhattan, contre vents et marées, et brandit tout haut sa torche monumentale depuis un siècle et demi.
La Liberté éclairant le monde, de son vrai nom, fut offerte non pas par la France officielle mais par le peuple français, en signe d’amitié envers le peuple américain. Il est important de le signaler, car les fonds ont été levés entièrement grâce à des initiatives privées et populaires des deux côtés de l’Atlantique. En France, pour financer la statue elle-même, aux États-Unis, pour la construction du socle qui représente, à lui seul, la moitié de la hauteur totale du monument de 93 mètres.
Pour donner un ordre de grandeur, la statue de Notre-Dame du Liban, qui vient aussi de la France et date presque de la même époque, mesure 8 mètres et demi, tandis que la chapelle qui lui sert de socle mesure 20 mètres. À noter que 22 ans seulement séparent l’inauguration de la statue de la Liberté (1886) et celle du sanctuaire marial devenu symbole du Liban chrétien (1908).
Pendant la seconde moitié moitié du XIXe siècle, en plein boom industriel et colonial, les Européens, les Français notamment, rêvaient grand. La redécouverte relativement récente des anciennes civilisations, l’Égypte pharaonique notamment, débridait leur imagination. Les moyens technologiques naissants rendaient plus audacieux ingénieurs et architectes. Auguste Bartholdi, sculpteur alsacien, ne faisait pas exception.
C’est à lui que la construction de la statue de la Liberté fut confiée. La statue devait être solide pour résister aux intempéries, mais relativement légère (225 tonnes, tout de même) pour être transportée aux États-Unis. Vu les dimensions gigantesques que Bartholdi envisageait, il lui fallait le concours d’un ingénieur audacieux. Il fit appel à
Gustave Eiffel.
Auguste Bartholdi conçut sa statue monumentale en 350 plaques de cuivre fin, démontables. Gustave Eiffel créa une armature métallique, à la fois solide et légère, de 46 mètres de haut, pour lui servir de colonne vertébrale. Cet exploit jusque-là inégalé préfigure celui de la fameuse tour Eiffel dont l’ingénieur commencera la construction trois ans plus tard, pour l’Exposition universelle de Paris de 1889.
La construction de la statue durera 9 ans, de 1875 à 1884, progressant au rythme de la levée des fonds, colossaux eux aussi. Comme la construction avançait par pièces démontables, certaines parties purent être dévoilées au grand public au fur et à mesure de la construction : la main tenant la torche à l’expo de Philadelphie en 1876 ; la tête couronnée à l’expo de Paris de 1878, etc.
Une fois la statue achevée, il a fallu plusieurs mois pour son démontage à Paris et son acheminement en bateau jusqu’à New York où son assemblage a dû attendre plus d’une année à cause du retard dans le financement de la construction du socle. Elle ne fut inaugurée qu’en octobre 1886.
La statue de la Liberté fut l’un des plus grands exploits d’ingénierie du XIXe siècle. Tout comme des millions d’autres immigrés, c’est sur elle que le regard de Gibran Khalil Gibran s’est posé en premier lorsque le bateau qui l’amenait de Beyrouth approchait de sa destination finale, après trois semaines en mer. C’était en juin 1895, moins de neuf ans après son inauguration. En compagnie de sa mère, son demi-frère et ses deux sœurs, le futur auteur du Prophète, traduit en plus de 110 langues, laissait derrière lui un père alcoolique et violent et une vie de dénuement. J’imagine le mélange d’appréhension et d’excitation que le jeune montagnard libanais de 12 ans a dû ressentir, lors du long processus d’interrogation et d’inspection médicale sur Ellis Island, lorsqu’il jetait des coups d’œil furtifs, pleins d’espoir, vers cette énorme dame triomphante qui trônait sur la petite île d’à côté.
Or, avant de tourner son regard vers l’Amérique, Bartholdi, fasciné par l’architecture colossale de l’Égypte pharaonique, avait conçu un monument semblable qu’il avait proposé au khédive Ismaïl Pacha, gouverneur ottoman du pays : une statue monumentale à Port-Saïd, en guise de phare, à l’entrée du canal de Suez dont le creusement par la France était en phase d’achèvement. La statue de bronze de 26 mètres qu’il envisageait représentait une jeune paysanne égyptienne, en robe traditionnelle de plusieurs couches, brandissant tout haut une torche allumée. « L’Égypte éclairant l’Asie » aurait pu être inaugurée en même temps que le canal lui-même, en novembre 1869.
Considéré comme trop coûteux par Ismaïl Pacha, le projet de Bartholdi n’aboutit pas. Le retour de l’architecte en France coïncide avec le début de la guerre franco-prussienne de 1870. Il y participe comme aide de camp de Garibaldi, mais la France est défaite, Napoléon III est capturé, puis exilé, et l’Alsace, dont Bartholdi était originaire, est annexée par la Prusse.
Pendant ce temps, de l’autre côté de l’Atlantique, un air de liberté souffle sur l’Amérique : l’esclavage est aboli, la guerre civile américaine est terminée et l’onde de choc énorme qui a suivi l’assassinat d’Abraham Lincoln a fini, contre toute attente, par resserrer les liens entre les États réunifiés.
Mandaté par l’Union franco-
américaine et le juriste français Édouard de Laboulaye qui est à l’origine de l’idée de cadeau au peuple américain, Auguste Bartholdi quitte le port du Havre, en 1871, à destination de New York, à la recherche du meilleur emplacement pour sa nouvelle statue, inspirée de celle qu’il avait conçue pour l’entrée du canal de Suez, mais deux fois plus grande.
Il fera le tour des États-Unis, mais l’emplacement qu’il finit par choisir, avec l’accord du président américain Ulysse Grant, est celui du coup de cœur initial qu’il eut dès son entrée dans le port de New York : la petite Bedloe’s Island, devenue Liberty Island, du nom de la statue qu’il allait y ériger, tel un phare d’espoir accueillant les immigrés du monde entier en quête d’un avenir meilleur.
Ancien chef interprète de l’OMS
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