Entre éclats de rire et aveux douloureux, Sahar Assaf et Élie Youssef donnent vie à un couple au bord de la rupture dans "Mon amour, retourne au lit" au KED, secteur Quarantaine à Beyrouth. Photo Alexy Frangieh
La pièce Mon amour, retourne au lit, actuellement à l’affiche du KED, mise en scène par Lina Abyad, adaptée et traduite par Sahar Assaf et Tarek Tamim d’après un texte du dramaturge américain Greg Kalleres, confronte le public à une série de questions essentielles, presque philosophiques, sur l’amour, le mariage, l’engagement, l’infidélité, la séduction sexuelle et toutes les crises qui les accompagnent : perte de confiance, lassitude, doute, hésitation, routine ou encore disparition du désir. Le tout dans un registre comique qui n’est jamais dénué de douleur. La douleur de l’aveu, de la confession, de la mise à nu devant l’autre – partenaire, amoureux, conjoint ou ami. La douleur aussi de la séparation entre Lynn et Jad, incarnés avec une remarquable souplesse, une grande complicité et une parfaite harmonie par les comédiens Sahar Assaf et Élie Youssef.
Au cours d’une longue nuit angoissante, où les sentiments se renversent et les rôles s’inversent, les deux époux découvrent, allongés dans leur lit après douze années de mariage, que le feu de leur amour s’est éteint et que quelque chose s’est irrémédiablement brisé entre eux. Ils tentent alors de raviver cette passion disparue au fil d’un dialogue d’une sincérité désarmante, nourri de détails si justes que le spectateur a parfois l’impression que l’auteur s’est introduit dans toutes les chambres à coucher pour écouter les confidences, tantôt amères, tantôt tendres, de tous les couples.
Pendant une heure et demie, les deux interprètes, aussi talentueux qu’audacieux, forts d’une longue expérience du théâtre international et de plusieurs collaborations communes, entraînent un public qui ne cesse de rire à gorge déployée dans un voyage qui paraît, en apparence, relever de la pure comédie. En profondeur pourtant, c’est une œuvre profondément humaine et mélancolique, tant elle interroge avec finesse la nature des relations amoureuses et les transformations qu’elles traversent au fil des années.
Une scénographie comme clé de lecture
La simplicité absolue constitue le fil conducteur des choix scéniques de Lina Abyad. Tout commence par un travail subtil sur la lumière, qui oscille entre pénombre et intensité moyenne selon les fluctuations émotionnelles des deux personnages, au rythme d’une montée dramatique particulièrement maîtrisée. L’éclairage met en valeur les expressions des visages, les regards, la tristesse qui habite Lynn comme le désarroi de Jad.
La metteuse en scène a également opté pour une scénographie dépouillée mais hautement signifiante. Au centre, un lit – ou plutôt une arène – dont le blanc immaculé domine l’espace. Un simple drap recouvre le plateau carré ; tantôt couverture durant les scènes de sommeil, tantôt véritable élément dramaturgique, il devient l’expression visuelle des affrontements et des tensions qui opposent les deux époux.
La scénographie joue ainsi un rôle fondamental dans cette proposition de théâtre immersif choisie par Lina Abyad. Le public entoure littéralement ce lit-scène et se retrouve entraîné dans l’intimité du couple, observant de très près leurs regards, leurs murmures, leurs cris, leur souffrance face au dessèchement des sentiments et leur tentative désespérée de retrouver une émotion disparue.
Deux amoureux, autrefois tendres, fidèles et heureux lorsqu’ils avaient décidé de construire une vie commune et de fonder une famille, se transforment peu à peu en adversaires, comme deux combattants face à face dans une arène.
Autre élément déterminant : la libanisation du texte, opérée par Sahar Assaf et Tarek Tamim. En rapprochant l’œuvre du public libanais, ils lui donnent sa langue, son quotidien, ses rues, ses expressions populaires, les poèmes qu’il connaît, ainsi que les noms d’écrivains et de philosophes qui lui sont familiers. Ce travail d’adaptation renforce considérablement le lien entre la pièce et les spectateurs, au point de les entraîner parfois à intervenir spontanément, lançant à voix haute des mots, des qualificatifs ou des suggestions entendus de toute la salle.
Grâce à l’humour, à la satire, à une interprétation d’une grande justesse, fluide, expressive et intelligemment audacieuse, ainsi qu’à un texte que l’on croirait écrit au Liban tant il paraît familier, la pièce a su séduire des centaines de spectateurs depuis sa création en 2012, puis lors de sa reprise en 2017 en présence de son auteur américain Greg Kalleres. Elle est aujourd’hui de nouveau à l’affiche du KED jusqu’au 23 juillet.
« J’ai réfléchi pendant deux ans avant d’accepter de mettre en scène Mon amour, retourne au lit, que Sahar Assaf m’avait proposé après l’avoir découvert à Chicago sous la forme d’une sitcom, alors que le texte avait été écrit à l’origine comme une bedroom play, une pièce de chambre, confie Lina Abyad à L’Orient-Le Jour. Au départ, je percevais ce texte comme une œuvre bourgeoise et élitiste, un univers qui ne m’attire pas particulièrement. »
Mais le texte n’a cessé de l’habiter, tant par son réalisme que par son intelligence. Elle s’est alors demandé comment le rapprocher du public libanais, d’autant que les thèmes qu’il aborde demeurent encore aujourd’hui largement tabous, parfois même au sein des couples eux-mêmes.

Une relation à plusieurs dimensions
Lina Abyad poursuit sa réflexion jusqu’à faire de la scénographie la véritable clé de voûte du spectacle. Tout part du lit, placé au centre de l’espace, autour duquel prend place le public. « La scénographie a transformé notre manière d’aborder ce texte à tous les niveaux », explique-t-elle. La proximité entre les spectateurs et les acteurs permet de suivre chaque détail, chaque échange, chaque silence, presque les yeux dans les yeux, à l’image de ce couple qui se retrouve face à face pour lutter avec l’avenir de sa relation.
« Cette mise en scène représentait un véritable défi, autant pour moi que pour les comédiens. Ils doivent s’adresser aux spectateurs installés sur les quatre côtés de ce lit carré. Nous voulions également que le spectacle soit populaire et accessible, et non réservé à un public élitiste. »
La metteuse en scène évoque également une contrainte inattendue : « Il y avait aussi un défi lié aux costumes. Nous ne disposons que d’un seul pyjama pour les deux personnages, qu’ils s’échangent d’une scène à l’autre. » À cela s’ajoute un défi lancé au public lui-même. « Les spectateurs sont extrêmement proches du plateau et des acteurs. Cette proximité exige d’eux une présence, une attention et une participation permanentes, d’autant qu’ils observent également les réactions des autres spectateurs installés de l’autre côté du lit. »
Cette relation à multiples facettes, que l’on pourrait qualifier d’intime, constitue l’une des grandes singularités du spectacle. Elle s’instaure non seulement entre les acteurs et le public, mais également entre les spectateurs eux-mêmes. Chacun devient, malgré lui, témoin du regard de l’autre. Le dispositif met à nu autant les comédiens que ceux qui les regardent, emmenant la pièce bien au-delà du texte, de l’interprétation ou de la scénographie. Elle renvoie chacun à sa propre chambre, à ses relations passées, présentes ou à venir, à ses blessures, à ses années de passion ou de sécheresse affective, et à tout ce qui les sépare.
Lina Abyad souscrit volontiers à cette lecture. « Cette pièce est dérangeante parce qu’elle agit comme un miroir. Elle peut être inconfortable, parfois douloureuse, alors même qu’elle est profondément comique. »
Selon elle, cette proposition est inédite à Beyrouth. « Sous cette forme, il s’agit sans doute de la première expérience de théâtre immersif et de théâtre de chambre de ce type dans la capitale. Le seul précédent auquel je pense est Jacques Maroun, lorsqu’il avait présenté Le Monstre, dans sa première version en 2019, selon les codes du théâtre de chambre. »
Interrogée sur l’audace du propos comme de la mise en scène, Lina Abyad répond : « Toutes ces questions intimes sur l’amour et les relations sont parfaitement légitimes. Il n’existe sans doute pas un seul couple qui ne se les soit posées. Les amoureux ou les époux n’ont peut-être pas toujours le courage de les formuler aussi frontalement que Lynn et Jad sur scène. Mais, au fond, nous ne savons jamais vraiment si tous ces dialogues ont réellement eu lieu ou s’ils relèvent du rêve. Cette confrontation a-t-elle réellement existé ou n’est-elle que le songe de l’un des deux ? »
Pour la metteuse en scène, « l’un des aspects les plus importants de cette pièce réside dans la franchise du sujet comme dans celle des questions qu’elle soulève. Son audace me rappelle personnellement Cage, de Joumana Haddad, consacrée à la sexualité, un aspect fondamental de la vie humaine qui demeure pourtant un tabou dans notre région. Il est essentiel d’en parler, mais aussi de réfléchir à la manière de l’aborder avec intelligence, audace et sans jamais tomber dans la vulgarité ».
L’amour a-t-il une fin ?
Professeure d’université, metteuse en scène, comédienne et directrice artistique, Sahar Assaf confie à L’Orient-Le Jour que le texte de Greg Kalleres l’a profondément marquée. Pourtant, lors de sa création aux États-Unis, la pièce n’avait pas rencontré un grand succès. La forme choisie, très réaliste, proche de la sitcom, ainsi que l’interprétation des scènes à connotation sexuelle de manière directe et presque naturaliste, n’avaient guère convaincu la critique.
À l’inverse, explique-t-elle, le travail mené avec Élie Youssef repose sur un autre parti pris : solliciter l’imagination du spectateur plutôt que reproduire fidèlement la réalité. Un choix assumé, qui rend cette version plus inventive que la production américaine. Si Lynn et Jad échangent bien des baisers, des étreintes et des gestes de tendresse sous les projecteurs, les moments les plus suggestifs sont, eux, laissés à l’obscurité, où seuls résonnent des voix et des sons évocateurs.
« La pièce met le doigt sur une réalité essentielle du mariage, estime Sahar Assaf. Une véritable relation ne s’achève pas par un simple mot ou par un trait de plume au tribunal. Ce qui m’a fascinée, c’est la manière dont Greg Kalleres décrit avec une grande justesse le lien qui unit ces deux époux, leur façon de s’aimer, même au moment où ils choisissent de se quitter, parce qu’ils savent avec lucidité que l’amour ou la passion peuvent finir par s’éteindre. C’est une pièce douloureuse, mais profondément vraie. »
Évoquant son interprétation de Lynn, elle explique : « J’ai fait le choix de considérer que Lynn aime toujours Jad, même si elle affirme le contraire au cours de leur confrontation. Elle refuse en réalité d’accepter la fin de leur amour. Lorsqu’elle lui dit qu’elle ne l’aime plus, c’est parce qu’elle pense que c’est la seule manière de mettre un terme à leur relation. Elle est sincère ; elle exprime ce qu’elle ressent à cet instant. Toute personne ayant vécu une longue histoire d’amour comprendra cet état. Les relations commencent d’une certaine manière et s’achèvent autrement. Ce qui leur arrive n’a rien de simple, et Lynn elle-même peine à accepter cette réalité. »
Face à elle, poursuit Sahar Assaf, Jad est un homme capable de comprendre, d’écouter et de dialoguer. « Il l’écoute véritablement comme une partenaire. Il joue avec elle, parfois il l’accepte, parfois non. Il l’aime. C’est un homme lucide, mûr, ouvert, positif et profondément authentique. Il se met en colère, il exprime ses frustrations et ses déceptions, mais il demeure compréhensif. » Ce qui l’a particulièrement touchée est « la manière dont ces deux êtres continuent à s’écouter, à se comprendre et à se soutenir mutuellement. C’est magnifique, et il est essentiel que cela demeure possible, même lorsque la relation arrive à son terme ».
Pour Sahar Assaf, « la relation entre Lynn et Jad est finalement une réussite parce qu’elle aboutit à une réconciliation, à une parole sincère et à une forme de maturité. En tant qu’individus, il est important que nous soyons capables d’admettre qu’une relation peut prendre fin un jour. Mais il est encore plus important de réfléchir à la manière dont nous souhaitons y mettre un terme – ou au contraire la poursuivre – avec lucidité, respect et conscience des sentiments de chacun ».
Normaliser l’idée que les relations, y compris le mariage, puissent avoir une fin constitue l’un des thèmes que la pièce aborde en filigrane. Une idée encore largement taboue, tant sur le plan social que religieux, dans des sociétés où le mariage est considéré comme un engagement sacré et indissoluble, et où la femme – souvent la partie la plus vulnérable – est appelée à tout sacrifier pour préserver l’unité familiale.
Lynn, mère d’un garçon de huit ans qu’elle a eu avec Jad, choisit pourtant de rompre avec ces injonctions. Elle décide de se sauver elle-même, mais aussi de préserver celui qu’elle considère toujours comme son meilleur ami, en refusant que leur relation se dégrade dans le mensonge, l’infidélité ou les faux-semblants. Elle ose ainsi faire à son propre mari une confidence que beaucoup de femmes réservent à une amie, à une sœur, à leur mère ou à un thérapeute : lui avouer qu’elle ne l’aime plus.
* Le vendredi 10 juillet puis les 18 et 20 juillet à 20h, au KED, secteur la Quarantaine, Beyrouth. Billets au guichet.



