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Nos lecteurs ont la parole

Le phénix et la lumière : méditation sur le paradoxe libanais

De tous les voyages qui ont jalonné mon existence, de toutes les terres où j’ai posé mes pas de statisticien et d’homme libre, aucune ne m’a transpercé le cœur comme le Liban. Ce pays n’est pas une simple entité géographique ; c’est une blessure ouverte sur la beauté du monde, un lieu de contrastes si violents qu’il défie toutes les modélisations rationnelles. Le Liban est un paradoxe vivant, une terre blessée qui refuse de mourir, où la tragédie de l’histoire le dispute chaque jour à l’insolente ferveur de vivre.

Le culte de l’esprit : le sacre du Livre et du Verbe

Entrer dans Beyrouth, c’est d’abord plonger dans un bouillonnement intellectuel unique en Orient. Je me revois arpentant la mythique rue Hamra, cette artère qui fut le poumon de la pensée arabe, là où le théâtre et la politique se mêlent aux terrasses des cafés. Au cœur de cette effervescence se dresse la Librairie Antoine. Ce lieu n’est pas un simple commerce, c’est un temple. On y entre avec l’intention de feuilleter un ouvrage, et l’on y reste prisonnier volontaire pendant des heures, suspendu au parfum du papier et à la promesse des idées. Au Liban de Khalil Gibran dont la mémoire est vivace, le livre est un culte, et la liberté de penser y est vécue non comme un droit théorique, mais comme une urgence existentielle, une manière de faire rempart à la barbarie ambiante.

Cette vivacité se prolonge dans les temples du savoir que sont les grandes institutions académiques du pays. L’Université américaine de Beyrouth (AUB) et l’Université Saint-Joseph (USJ) incarnent cette exigence de l’esprit. C’est à l’USJ que j’ai eu l’honneur de donner une conférence sur l’importance des sondages et des méthodes quantitatives en appui à la transition démocratique. Devant un amphi de chercheurs et d’étudiants vibrants d’intelligence, j’ai mesuré à quel point le débat scientifique restait, là-bas, un outil de combat pour la liberté et la lucidité politique.

La trame sonore et scénique : l’émeute des sens et de l’esprit

On ne peut comprendre l’âme libanaise sans écouter sa voix la plus pure. Le legs des frères Rahbani et de Feyrouz n’appartient pas au passé; il est la trame sonore quotidienne de chaque foyer, de chaque taxi, de chaque colline. Feyrouz est le ciment invisible d’une nation éclatée, celle qui chante l’amour de la terre au-delà des fractures confessionnelles.

Le théâtre et l’humour libanais prolongent cette catharsis. Georges Khabbaz s’impose aujourd’hui comme l’héritier direct de cette sensibilité « rahbanienne », mêlant la poésie populaire à la satire sociale. Parallèlement, l’humour désopilant de figures comme Adel Karam et Abbas Chahine agit comme un scalpel sur les travers de la société. Par leur dérision féroce, ils dissèquent les absurdités du quotidien, transformant la détresse économique ou politique en un éclat de rire libérateur sur les planches du théâtre Monnot. L’homme, condamné à vivre le drame, choisit ici la comédie pour ne pas abdiquer. Nadine Labaki avec son cinéma réaliste issu de la condition humaine libanaise touche l’universel.

L’éblouissement des éléments et de la pierre : des abîmes aux cités antiques

La nature et l’histoire libanaises possèdent une puissance descriptive qui saisit l’être tout entier. Se baigner dans les eaux fraîches et sauvages de Nahr Ibrahim, le fleuve d’Adonis, c’est communier avec les mythes antiques qui dorment sous chaque pierre. Mais le choc esthétique absolu de ma vie entière de voyageur m’attendait sous la terre, dans les grottes de Jeïta. Rien ne m’avait préparé à une telle confrontation avec le sublime. Descendre dans ces cathédrales de calcaire, contempler ces stalactites millénaires se reflétant dans une eau d’une clarté surnaturelle, c’est toucher du doigt le silence des origines. Face à cette œuvre d’art brute sculptée par le temps, l’homme mesure sa propre fragilité.

À la surface, la pierre raconte une autre éternité. Jbeil (Byblos), véritable berceau du verbe où les Phéniciens offrirent l’alphabet au monde, côtoie la démesure de Baalbeck et ses colonnes dressées vers le ciel de la plaine de la Békaa. Plus au sud, les forteresses maritimes de Saïda et de Tyr se dressent face au large, sentinelles de pierre témoignant des empires passés et de la permanence du commerce des hommes.

Les territoires du paradoxe : de la Dahié aux villages du Sud

L’observateur des sociétés modernes que je suis ne peut qu’être frappé par la géographie des contrastes beyrouthins. Bien sûr, il y a le quartier huppé d’Achrafieh avec ses airs quasi parisiens du 16e arrondissement, mais à l’ouest de la capitale et à quelques encablures, la Dahié (banlieue sud) offre un cadre profondément paradoxal. Loin des clichés réducteurs, c’est un laboratoire de la débrouille urbaine, un espace d’entraide communautaire intense face aux défaillances de l’État, mais aussi un territoire en mobilisation permanente, en alerte de chaque instant face à la menace sécuritaire, notamment israélienne. Ici, la vie se conjugue au présent, sous l’ombre portée de la géopolitique.

Et puis, il y a le Sud profond. Traverser les villages du Sud libanais, qu’ils soient chrétiens ou musulmans, c’est assister à un entrelacement magnifique de clochers de Sarba et de Maghdouché et de minarets de Aaqoun ou de Houmine. Ces communautés ont en commun un attachement viscéral, presque charnel, à leur terre rocheuse. On y retrouve l’authenticité d’une vie méditerranéenne millénaire – celle des oliviers noueux, des plantes médicinales séchant au soleil, des ruches artisanales. C’est la même pulsation de vie que l’on respire en Corse, en Crète ou à Chypre, mais habitée ici par un souffle profondément oriental, une poésie de la terre qui résiste à toutes les fureurs des hommes.

Les saveurs de la terre : du saj au banquet sophistiqué

L’intelligence libanaise passe aussi par le palais, dans une gamme de saveurs qui va du dénuement le plus noble à la sophistication la plus extrême. L’odeur du pain marqouq cuit sur le saj brûlant ou la préparation du kishk au détour d’un village de montagne sont des souvenirs olfactifs gravés à jamais dans ma mémoire. Il y a une vérité humaine dans le geste du boulanger qui vous tend un petit sandwich à la volée. C’est la même vérité, sublimée mais intacte, que l’on retrouve dans les tables les plus sophistiquées de Beyrouth, où la gastronomie devient un art de la conversation et un acte de résistance contre la grisaille du monde.

La jeunesse résiliente : la liberté en sursis

Ce qui rend ce pays si désespérément attachant, c’est sa jeunesse. Une jeunesse d’une résilience absolue, qui danse sur les décombres et rit au nez de la fatalité. Les jeunes Libanais ont choisi la liberté comme une arme de combat. Ils jouissent d’une liberté de mœurs, de ton et de création qui est une anomalie magnifique dans la région. Leurs escapades dans la nature, leurs fêtes suspendues au-dessus du vide ne sont pas de l’insouciance : c’est le refus d’abdiquer devant l’absurdité d’un système politique asphyxiant.

Le Liban est ce pays meurtri qui, à chaque fois qu’il touche le fond de l’abîme, trouve la force de déployer ses ailes de phénix. Il m’a appris qu’une société peut tout perdre, ses banques, ses infrastructures, ses certitudes, mais tant qu’elle conserve ses livres, sa terre sacrée, sa musique et sa soif de liberté, elle reste invincible. Ces voyages répétés au pays du Cèdre n’ont pas seulement enrichi mon regard, ils ont redéfini ma conception de l’espérance.

Hassen ZARGOUNI

Statisticien économiste tunisien

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

De tous les voyages qui ont jalonné mon existence, de toutes les terres où j’ai posé mes pas de statisticien et d’homme libre, aucune ne m’a transpercé le cœur comme le Liban. Ce pays n’est pas une simple entité géographique ; c’est une blessure ouverte sur la beauté du monde, un lieu de contrastes si violents qu’il défie toutes les modélisations rationnelles. Le Liban est un paradoxe vivant, une terre blessée qui refuse de mourir, où la tragédie de l’histoire le dispute chaque jour à l’insolente ferveur de vivre. Le culte de l’esprit : le sacre du Livre et du VerbeEntrer dans Beyrouth, c’est d’abord plonger dans un bouillonnement intellectuel unique en Orient. Je me revois arpentant la mythique rue Hamra, cette artère qui fut le poumon de la pensée arabe, là où le théâtre et la politique se...
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