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Nos lecteurs ont la parole

« Sonietchka », tenir la ligne

Je lis et relis Sonietchka depuis 1997. J’avais trente-deux ans. Ce n’était déjà plus l’âge des commencements. Une vie avait pris son pli, ses dettes familiales, ses promesses mal rangées, ses coupures et ses disparitions, ses rêves accomplis et ceux qui tenaient encore l’horizon. Le petit roman de Ludmila Oulitskaïa est entré dans cette vie déjà chargée de ses choix et de ses non-choix, sans bruit, et, depuis, il n’en est jamais vraiment sorti. Certains livres ne se lisent pas seulement. Ils lient. Ils restent là, quelque part dans le cervelet, prêts et silencieux, comme une lampe que l’on n’allume pas pour accueillir l’Autre, mais pour tenir à soi-même.

Je le réserve aux heures rares, solitaires, presque sans témoins, lorsque la vie exige de tenir la ligne dans l’absurde. Sonietchka appartient à ces livres que l’on reprend quand le monde entre trop loin sous la cuirasse, quand les pertes, les trahisons, les petits arrangements, les fidélités usées menacent d’occuper toute la pièce. Le livre ne ferme pas la porte. Ce n’est pas un livre d’ermite. Il pose un seuil. Une digue basse. Juste assez haute pour que la vague, en repartant vers l’horizon, n’emporte pas trop de sable sous nos pieds.

Sonietchka lit ainsi. Elle ne fuit pas la vague. Elle lui fait face. Elle ne s’y livre pas. Elle la reçoit, l’endigue, la laisse passer en partie. Emma Bovary demandait au roman de remplacer la vie. Sonietchka demande au livre de lui permettre d’y rester. L’une cherche l’issue. L’autre fabrique une tenue. La lecture n’a rien de passif. Elle travaille. Une phrase recueille ce qui n’a pas encore de forme. Une page prend le choc, le ralentit, lui donne un bord. Winnicott dirait : « Aire intermédiaire. » Bion dirait : contenant. Cette femme lit pour ne pas se rompre.

Et moi, je lis et relis

Sonietchka depuis 1997, sur la plage de la Guérite, à Plouharnel. Cette plage, paraît-il, est celle où j’ai appris à marcher. Je ne m’en souviens pas. C’est pour cela qu’elle fait lien. Qu’elle fait nœud. Qu’elle arrime, dans la tempête comme dans la « mor plaen », la mer trop plate des Bretons, le calme sans vent où l’horizon ne répond plus. Elle précède le souvenir. Elle tient avant l’image. Le sable s’étire jusqu’à perdre la mesure humaine. Pas de port, pas de façade, pas de terrasse pour fixer le regard. Le vent arrive du large, traverse la plage, frappe la dune, puis revient en écho. La mer parle une première fois. La dune répond. Celui qui marche là entend deux fois le monde.

Une page ouverte dans ce lieu devient une mince chose contre l’incommensurable du réel. Elle ne protège pas. Elle oriente. Elle donne une ligne à la main. Le vent soulève le papier, le pouce le ramène. Lire tient parfois dans ce geste : maintenir un bord sans nier la rafale. Derrière moi, au-delà de la dune, le Bégo : les bunkers arasés à hauteur des chiendents et des chardons bleus. Le béton armé a gardé les angoisses, les calculs, les obéissances, les compromissions d’une époque qui voulut décider du bien et du mal depuis ces murs-là. Trois générations, presque quatre, ont passé. Le paysage a presque tout repris : les noms, les certitudes, les justifications, les sirènes. La masse demeure. L’histoire ne disparaît jamais. Elle se relit. Elle migre. Elle change de matière, de sommeil, de géographie.

Beyrouth parle depuis l’autre bord. La mer y longe la corniche, remonte dans les immeubles, les familles, les langues, les départs, les retours impossibles. Là aussi, une continuité se cherche dans les coupures. Un livre posé sur un divan beyrouthin ne contient jamais seulement son intrigue. Il garde une chambre, une voix, une école, une main qui a souligné une phrase avant de partir, ou de rester autrement. Certains livres survivent mieux qu’une adresse. Ils tiennent ensemble ce que les événements auraient dispersé. Ils ne réparent pas. Ils empêchent la rupture de devenir souveraine.

Entre Plouharnel et Beyrouth, Sonietchka devient un fil. Le vent marque la page ; l’histoire marque les livres. La dune renvoie l’écho du large ; les immeubles renvoient l’écho des pertes. La lecture travaille dans cette double résonance. Elle ne sauve rien. Elle donne au sujet un espace assez étroit pour ne pas se perdre, assez ouvert pour laisser passer l’amour, la trahison, la mer, les morts. Voilà sa force : contenir sans enfermer.

Le mari de Sonietchka peint. Il donne forme dehors. Elle garde forme dedans. Lire peut être aussi actif que peindre, mais l’acte reste souterrain. Recevoir devient une opération. Absorber devient une lutte. Tenir un livre revient parfois à tenir sa propre vie entre le pouce et l’index. Une ligne imprimée suffit alors à empêcher le chaos de se croire maître de tout l’horizon.

Depuis 1997, le roman n’a pas changé. Ma main, oui. Elle a traversé d’autres seuils. Elle a appris que l’absurde ne se vainc jamais. On le traverse. On lui oppose des reprises, des gestes simples, des fidélités mobiles, une phrase relue au bon moment. Certains livres accompagnent ainsi une vie entière parce qu’ils ne promettent pas de la sauver. Ils acceptent de rester près d’elle.

À la Guérite, le vent revient contre la dune et soulève la page, sur le sable où un enfant a commencé à marcher sans mémoire. Au Bégo, les bunkers gardent leur absurdité de béton. À Beyrouth, quelqu’un relève une phrase dans une chambre à l’ombre, pendant que la ville pulse au rythme des coupures électriques. Le papier tremble. La ligne tient. De gauche à droite, ou de droite à gauche. Peu importe comment les verbes « relire » et « relier » se traduisent : l’important est de raccorder, encore et toujours. Camus demandait d’imaginer Sisyphe heureux.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Je lis et relis Sonietchka depuis 1997. J’avais trente-deux ans. Ce n’était déjà plus l’âge des commencements. Une vie avait pris son pli, ses dettes familiales, ses promesses mal rangées, ses coupures et ses disparitions, ses rêves accomplis et ceux qui tenaient encore l’horizon. Le petit roman de Ludmila Oulitskaïa est entré dans cette vie déjà chargée de ses choix et de ses non-choix, sans bruit, et, depuis, il n’en est jamais vraiment sorti. Certains livres ne se lisent pas seulement. Ils lient. Ils restent là, quelque part dans le cervelet, prêts et silencieux, comme une lampe que l’on n’allume pas pour accueillir l’Autre, mais pour tenir à soi-même.Je le réserve aux heures rares, solitaires, presque sans témoins, lorsque la vie exige de tenir la ligne dans l’absurde. Sonietchka appartient à ces...
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