Cher pays,
Il m’a fallu cinq ans pour t’écrire à nouveau, et Dieu sait ce qui s’est passé entre-temps.
Je n’ose pas t’écrire en temps de guerre ; même si paradoxalement, ce sont les moments où j’ai le plus besoin de rester en contact avec toi.
Tu es toujours comme un être cher qui souffre au quotidien d’une maladie incurable à qui on essaie de faire la conversation pour simuler un semblant de normalité. Je peine à trouver des sujets de discussions qui ne tournent pas autour de ton combat et de ta souffrance que tu subis depuis beaucoup trop longtemps.
Il y a quelques années je t’avais exprimé mon deuil anticipé à l’idée de te quitter. Aujourd’hui, je t’écris depuis l’étranger. La décision de partir, qui au départ n’était pas totalement un choix, a fini par le devenir. J’ai pris le vol qui m’a emmené loin de toi, vers un endroit avec de meilleures perspectives pour l’avenir, vers un endroit plus sûr. Cette sécurité me paraît futile, presque détestable, quand ton ciel pleut des bombes et ton sang coule plus rapidement que tes larmes.
Je ne veux pas tomber dans un discours d’expatrié misérabiliste qui pleure sa nation. Mais je ne veux pas pour autant prôner un optimisme forcé, truqué, faussé sous l’apparence d’un peuple qui fait toujours la fête malgré tout. Et si on arrêtait la fête, ne serait-ce qu’un instant, pour laisser place au silence, faire le deuil et accepter que l’on brûle avant de renaître de nos cendres ?
Le monde ne cesse de nous répéter qu’on finira par se relever, comme on a l’habitude de le faire. Pourtant, ne faut-il pas nous donner la chance de finir notre chute, de tomber, de reconnaître les dégâts et les pertes, de pleurer nos proches et notre terre proprement… avant de nous relever ? Cette chute persiste et ce gouffre semble sans fin.
Je t’écris aussi parce que je suis fatigué.
Fatigué de voir les sourires forcés de ma famille sur mon écran pour me faire croire que tout va bien.
Fatigué de croiser les regards inquiets de mes compatriotes au bureau à chaque mauvaise nouvelle.
Fatigué de me réveiller avec les poings crispés après une nuit rythmée par les cauchemars et interrompue par l’inquiétude.
Fatigué de traîner, l’esprit soucieux, dans une ville ou tout continue normalement ; alors que dans ma tête, rien ne va.
Fatigué d’être impuissant face à toutes ces injustices, cette oppression et cette tristesse démesurée.
Même si mes mots peuvent paraître défaitistes, je compte les jours qui me séparent de toi. Il est plus facile de t’aimer à distance et d’observer ton potentiel inexploité quand on est loin. Je me raconte alors la fin de nos histoires inachevées par peur de perdre la capacité de rêver avec toi. Je cache soigneusement certaines images de toi, souvent au coucher du soleil, dans un coin de ma tête qui mêle nostalgie et imagination.
Avec amour, tristesse et douceur.
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