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Nos lecteurs ont la parole

Une leçon de Singapour : le Liban d’abord

Il y a quelques jours, lors d’une réunion de mon club Rotary, je me suis retrouvé assis à côté d’une Singapourienne, épouse d’un ancien camarade de collège.

La conversation a commencé comme beaucoup de discussions entre personnes ayant des parcours internationaux : les voyages, les cultures, les différences entre les pays.

Puis nous avons parlé de Singapour. Je lui ai demandé quel était, selon elle, le secret de la réussite de son pays. Sa réponse fut aussi simple que surprenante : « Nous avons compris qu’il était impossible de construire un État tant que chaque communauté regardait ailleurs que vers Singapour. »

Elle m’expliqua alors une partie de l’histoire de son pays que peu de gens connaissent réellement.

Dans les années 1950 et au début des années 1960, Singapour n’avait rien du miracle économique que nous admirons aujourd’hui. La ville était pauvre. Les tensions communautaires étaient fréquentes.

La population était divisée entre des communautés chinoise, malaise, indienne et d’autres minorités venues d’horizons différents. Chaque groupe possédait sa propre mémoire, sa propre culture, ses propres références et souvent ses propres loyautés.

Les Chinois regardaient vers la Chine. Les Malais regardaient vers la Malaisie. Les Indiens regardaient vers l’Inde. D’autres regardaient vers l’Indonésie ou vers les anciennes puissances coloniales. Autrement dit, les regards étaient tournés vers l’extérieur.

Or il est extrêmement difficile de construire une nation lorsque chacun imagine son avenir ailleurs.

Comment définir une politique étrangère commune lorsque chaque communauté possède une vision géopolitique différente ? Comment bâtir une économie cohérente lorsque les priorités nationales sont constamment concurrencées par des fidélités extérieures ? Comment créer une identité collective lorsque les imaginaires politiques demeurent fragmentés ?

Singapour a compris très tôt que cette situation la condamnait à l’échec. Le problème n’était pas la diversité. Le problème n’était pas la coexistence de plusieurs religions ou de plusieurs cultures. Le problème était l’absence d’une priorité commune. Alors une décision fondamentale fut prise. Une décision qui allait changer le destin du pays.

À partir de ce moment, l’intérêt de Singapour devint le critère supérieur de toute décision politique. Non pas l’intérêt des Chinois. Non pas l’intérêt des Malais. Non pas l’intérêt des Indiens. Mais l’intérêt de Singapour.

Les communautés furent invitées à conserver leurs cultures, leurs traditions, leurs langues et leurs croyances. Personne ne leur demanda de renoncer à leur identité. Mais on leur demanda d’accepter une hiérarchie des loyautés. Avant la communauté, il y avait la nation. Avant les influences extérieures, avant les intérêts étrangers, avant les conflits régionaux il y avait Singapour.

Ce changement paraît simple. Il est en réalité révolutionnaire. Car il transforme un territoire en nation. Il transforme une juxtaposition de communautés en un peuple. Il transforme une géographie en projet collectif.

Les résultats sont connus. En l’espace de quelques décennies, Singapour est devenue l’un des États les plus efficaces, les plus prospères et les plus respectés du monde. Une île sans ressources naturelles, sans pétrole, sans profondeur stratégique. Une île qui ne possédait au départ que son capital humain, mais uni autour d’une idée simple : le pays d’abord.

À ce stade de notre conversation, mon interlocutrice me regarda avec un sourire bienveillant et me dit : « Le Liban souffre exactement du même problème que Singapour autrefois. »

Sa remarque m’a frappé. Parce qu’elle venait d’une personne extérieure à nos débats quotidiens. Une personne qui observait notre pays avec une certaine distance.

Et plus j’y réfléchissais, plus je me disais qu’elle touchait peut-être à l’un des nœuds centraux de la question libanaise. Car au Liban, chaque communauté possède souvent son propre horizon géopolitique. Une partie des chiites regardent naturellement vers l’Iran. Une partie des sunnites regardent vers l’Arabie saoudite, l’Égypte, la Turquie ou parfois la Syrie. Une partie des chrétiens regardent vers l’Europe, la France ou plus largement vers l’Occident.

Ces orientations sont le produit de l’histoire. Elles sont compréhensibles. Elles sont parfois même légitimes sur le plan culturel ou affectif. Mais elles deviennent problématiques lorsqu’elles prennent le pas sur l’intérêt national.

Car comment construire un État lorsque les grandes décisions sont analysées à travers des grilles de lecture différentes ? Comment définir une stratégie commune lorsque chacun évalue les événements en fonction d’intérêts régionaux distincts ? Comment établir une souveraineté réelle lorsque les centres de gravité politiques, idéologiques ou émotionnels se situent hors des frontières nationales ?

Le résultat est visible depuis des décennies. Le Liban peine à produire une vision commune de son avenir. Chaque crise régionale devient une crise intérieure. Chaque conflit extérieur trouve une résonance locale. Chaque tension internationale se répercute sur notre équilibre national. L’État devient alors le lieu où se rencontrent des projets concurrents plutôt que l’expression d’un projet collectif. Et pourtant, le problème n’est pas la diversité. Comme à Singapour, la diversité peut être une force.

Le problème est ailleurs. Il réside dans l’absence d’un principe supérieur accepté par tous. Le Liban d’abord. Non pas le Liban contre les autres. Non pas le Liban fermé sur lui-même. Non pas le Liban isolé du monde. Mais le Liban placé au premier rang de toute décision.

Lorsque surgit une question économique, une question diplomatique, une question militaire, institutionnelle ou sociale la première interrogation devrait être : est-ce bon pour le Liban ?

C’est précisément ainsi que pensent les nations qui réussissent, placer leur pays au centre de leur choix : la France, la Turquie, Israël, l’Iran, l’Arabie saoudite.

Pourquoi le Liban serait-il le seul pays dont les citoyens placeraient autre chose avant leur propre pays ?

La véritable question libanaise n’est peut-être pas d’abord économique. Elle n’est peut-être même pas institutionnelle. Elle est peut-être plus profonde.

Sommes-nous capables de nous accorder sur une priorité commune ? Sommes-nous capables de considérer que nos différences doivent enrichir le Liban plutôt que le diviser ? Sommes-nous capables d’accepter que nos diverses appartenances culturelles, religieuses ou historiques puissent coexister sous une loyauté nationale supérieure ?

C’est la leçon que Singapour a comprise il y a plus d’un demi-siècle. Ce n’est qu’au moment où les différentes communautés ont décidé que Singapour passait avant tout le reste que Singapour a commencé à devenir ce qu’elle est.

Peut-être le Liban attend-il encore ce moment.

Le jour où les Libanais continueront à être chiites, sunnites, druzes, orthodoxes, catholiques ou maronites, tout en décidant ensemble qu’avant d’être tout cela, ils sont d’abord les citoyens d’un même pays.

Le jour où le Liban cessera d’être un carrefour des intérêts des autres pour redevenir le projet commun des Libanais eux-mêmes.

Ce jour-là, la question de l’État commencera peut-être enfin à trouver sa réponse pour devenir prioritaire avant toute autre considération diplomatique idéologique, religieuse, politique, sociale ou économique : le Liban d’abord !

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Il y a quelques jours, lors d’une réunion de mon club Rotary, je me suis retrouvé assis à côté d’une Singapourienne, épouse d’un ancien camarade de collège.La conversation a commencé comme beaucoup de discussions entre personnes ayant des parcours internationaux : les voyages, les cultures, les différences entre les pays.Puis nous avons parlé de Singapour. Je lui ai demandé quel était, selon elle, le secret de la réussite de son pays. Sa réponse fut aussi simple que surprenante : « Nous avons compris qu’il était impossible de construire un État tant que chaque communauté regardait ailleurs que vers Singapour. »Elle m’expliqua alors une partie de l’histoire de son pays que peu de gens connaissent réellement.Dans les années 1950 et au début des années 1960, Singapour n’avait rien du...
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