Comme de si nombreux enfants d’expatriés libanais, j’ai longtemps rêvé de découvrir le Liban. J’ai grandi à Washington et je suis aujourd’hui étudiant en master entre HEC Paris et Yale University, je n’y ai jamais vécu, et pourtant je suis parmi ces nombreux qui se sentent obstinément libanais : cette identité portée à distance, transmise par les koussa de nos grand-mères et les chansons de Feyrouz que nos mères nous chantaient.
Mais ma curiosité pour le Liban ne pouvait être satisfaite par les vacances familiales à Beyrouth et les excursions sur les plages de Tyr ou encore dans les souks de Tripoli. Je voulais voir l’ensemble de ses paysages, aller à la rencontre de ses habitants dans ses villages les plus distants de Beyrouth, et surtout braver les chaînes de montagnes qui s’étendaient à l’infini depuis le balcon de ma grand-mère.
Ainsi, quand j’ai appris l’existence d’un sentier de randonnée de 470 kilomètres conçu pour traverser le pays du nord au sud, portant le nom « Lebanon Mountain Trail » ou LMT, je savais que je ne pouvais pas mourir sans l’avoir fait.
Mais avec les nombreuses crises qui se sont abattues sur le Liban dans une séquence morbide depuis 2020, j’avais l’impression que mon rêve devenait de plus en plus improbable. La guerre de 2024 semblait acter la fin, peut-être définitive, de mon ambition de parcourir l’ensemble du sentier. Quand le cessez-le-feu fut assez soudainement déclaré en novembre 2024, j’ai foncé sur l’opportunité et pris un billet simple pour le Liban. Je sentais que si je n’y allais pas à ce moment-là, je n’aurais peut-être jamais l’occasion d’y aller.
Et c’est ainsi que le 13 mai 2025, malgré les protestations de bon nombre de mes oncles et tantes m’alertant sur la présence de voyous sur le sentier et le danger de voyager seul au Liban, et malgré un cousin persuadé qu’on m’enlèverait dans la montagne pour me voler mes organes, je me suis obstinément rendu au Cola de Beyrouth de bon matin pour prendre une navette vers Saïda puis Jezzine.
Il y avait là une première déception, car au lieu de commencer à Marjeyoun, à l’extrémité sud du sentier, j’ai suivi les conseils de l’association qui préconisait de ne pas descendre plus au sud de Jezzine. Mais ma déception fut courte : le voyage fut si extraordinaire que j’ai presque oublié que la guerre me privait d’une partie. J’avais l’impression d’être un Ibn Battuta du XXIe siècle. Chaque village traversé m’offrait une scène récurrente : des regards intrigués, un mot qui revient – Wahdak ? Seul ?
– et aussitôt des invitations : café, dîner, parfois même à dormir.
Je pourrais facilement remplir un livre entier pour chroniquer toutes mes rencontres, la beauté des cèdres, la fraîcheur de l’eau des montagnes. Mais un de mes souvenirs les plus marquants fut quand je rentrai tard le soir à Baskinta, un petit village chrétien caché dans les montagnes. Il commençait à faire nuit. J’ai demandé à un ouvrier agricole devant une maison de me ramener en voiture au centre-ville. Il m’a donné le choix entre un trajet et dormir chez lui. J’ai hésité, mais j’ai finalement choisi de rester : c’était moins cher et correspondait mieux à l’esprit du voyage. Dans sa maison, j’ai découvert une grande salle où vivait toute sa famille, ainsi qu’un couple ami avec qui ils partageaient le dîner ce soir-là. Ils étaient tous syriens, réfugiés au Liban depuis des années. Ce n’est que depuis la chute du régime syrien et l’arrivée d’Ahmad el-Chareh, en qui ils plaçaient beaucoup d’espoir, qu’ils envisageaient un jour d’y rentrer.
On a dîné ensemble ; ils ont insisté. Et pour les remercier, je leur ai chanté Non siate ritrosi, un air de Mozart que j’avais appris au conservatoire du 12e arrondissement de Paris ; en retour ils m’ont fait une dabké. On a tous dormi dans la même pièce. Ils avaient vingt-trois et vingt-sept ans, à peine plus vieux que moi, tous déjà mariés et avec plusieurs enfants. Et pourtant ce soir-là, dans cette salle, nos différences commençaient à fondre.
Partout sur le sentier, les traces de la guerre étaient quasiment absentes. Ma seule grande expérience de la guerre en cette période fut quelques avions de chasse israéliens qui m’ont survolé dans la périphérie de Jezzine. Je ne cacherai pas qu’à ce moment-là, j’avais une petite peur de me faire prendre pour cible en tant que jeune homme marchant seul. Mais de manière générale, j’avais bien plus peur des chiens de garde qui m’assommaient systématiquement que d’une guerre quelconque.
Il faut dire qu’il y a un an, les Libanais que j’ai croisés sur ce mythique sentier, toutes confessions confondues, étaient pleins d’espoir. Les opérateurs d’hôtel qui s’étaient serré la ceinture pendant des années gardaient espoir que la guerre disparaîtrait et que des clients reviendraient. L’heure était à la reconstruction.
Et c’est sous ce climat d’optimisme que, 11 jours et plus de 300 kilomètres après mon départ, j’avais atteint Kobeyate à la frontière syrienne.
Je suis redescendu à Beyrouth en toute ma gloire, et avec tous mes organes intacts, pour devenir l’intrépide héros de ma famille. J’ai même fait descendre le bâton en bois de marche qu’un gentil fermier m’avait façonné à Maasser el-Chouf, qui est aujourd’hui un obélisque immortalisant mon périple dans l’appartement de ma grand-mère à Beyrouth.
Mais aujourd’hui, un an après, je crains qu’un ton bien différent ne se soit installé sur ce sentier.
Hélas ! ma merveilleuse expérience est aujourd’hui dominée par la peur. Par la peur pour ces nombreux ouvriers agricoles, opérateurs de maisons d’hôte, pour leur sécurité et leur survie économique. La peur que ce sentier disparaisse bientôt sous le feu de la guerre, que je ne puisse jamais partager ce sentier avec mes amis d’enfance et avec ma propre famille. Et cette vieille peur, devenue chronique depuis octobre 2023, de ne jamais faire le LMT dans son intégralité : de ne jamais conquérir ce tronçon final de Marjeyoun à Jezzine, de ne jamais conclure mon exploit.
J’espère que l’histoire me donnera tort.
Hadi HOUALLA
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