« La démocratie doit renaître à chaque génération, et l’éducation est sa sage-femme. » (John Dewey)
C’est le propre d’un système politique verrouillé que de transformer ses mécanismes de régulation en instruments de paralysie : la crise institutionnelle persistante qui affecte l’État, en altérant ses structures profondes et en menaçant la régularité de la marche des pouvoirs publics, traduit une disjonction systémique entre les Libanais et l’autorité politique. Cette dernière s’avère être le miroir des fractures d’une société polarisée par un confessionnalisme profondément enraciné. La logique de préservation qui domine le fait confessionnel s’érige en obstacle redoutable face au développement nécessaire du système de gouvernement et à l’émergence d’un pouvoir commun capable de transcender les appartenances particulières. En effet, en favorisant la dispersion de l’autorité et la multiplication des droits de veto s’appuyant sur le prétexte de conserver le pacte de vivre en commun, le confessionnalisme fragmente toute tentative d’alimenter une volonté collective et rend l’action politique en permanence vulnérable à la paralysie. Ainsi se déploie un cercle vicieux où l’incapacité des institutions à agir nourrit la méfiance des Libanais, tandis que cette méfiance érode davantage la légitimité des institutions elles-mêmes, compromettant toujours plus l’horizon d’un destin partagé.
Cette crise dépasse toutefois le seul fonctionnement des institutions politiques. Car aucune réforme juridique ou constitutionnelle ne peut durablement restaurer la confiance publique si les dispositions civiques qui fondent l’adhésion à l’ordre collectif demeurent elles-mêmes fragilisées. Les institutions politiques ne produisent pas à elles seules les conditions de leur propre légitimité, mais elles reposent sur des représentations partagées, des habitudes de coopération et une certaine conception du bien commun qui se forment en amont de la sphère gouvernementale. Dès lors, la question centrale n’est plus seulement celle de la réforme de l’État, mais celle des lieux où se construit la culture civique sans laquelle aucune réforme ne peut véritablement prendre racine.
Dans le contexte libanais, cette question revêt une importance particulière. Les institutions éducatives ne sont pas extérieures aux dynamiques qui traversent la société ; elles évoluent dans le même environnement politique, culturel et social que les autres institutions du pays. Elles peuvent dès lors contribuer à dépasser les logiques de fragmentation qui alimentent la crise nationale, ou au contraire les reproduire, parfois involontairement, dans leurs propres modes de fonctionnement. C’est pourquoi leur responsabilité dépasse la seule transmission des savoirs ; elles participent à la formation des attitudes civiques, des pratiques de dialogue et de la capacité à reconnaître l’intérêt général au-delà des appartenances particulières.
C’est dans cette perspective que les institutions éducatives et culturelles acquièrent une importance particulière. Parce qu’elles pourraient participer à la formation des citoyens, à la transmission des valeurs collectives et à l’élaboration des récits communs non confessionnels, elles constituent l’un des rares espaces capables d’agir sur les fondements sociaux et symboliques de la légitimité politique. Leur rôle ne se limite donc pas à refléter la société telle qu’elle est ; il consiste aussi à contribuer à la façonner telle qu’elle pourrait devenir.
Cependant, cette fonction ne découle pas automatiquement de leur existence. Elle dépend étroitement de leur gouvernance. Une institution éducative dont les pratiques reproduisent les logiques de confessionnalisme, de clientélisme, d’opacité ou de fragmentation qu’elle prétend combattre, ne peut remplir pleinement sa mission civique. À l’inverse, une gouvernance fondée sur la responsabilité partagée, la délibération et la transparence permet à l’institution de devenir un véritable laboratoire de citoyenneté. En ce sens, la manière dont une institution se gouverne est inséparable de ce qu’elle enseigne, car ses pratiques constituent elles-mêmes un enseignement.
La question de la gouvernance éducative dépasse donc largement les enjeux administratifs. Elle engage directement la crédibilité des valeurs que ces institutions revendiquent. Lorsque les références à la démocratie, à la participation ou à la citoyenneté demeurent confinées au registre du discours sans se traduire dans les procédures et les comportements institutionnels, elles perdent progressivement leur force normative. Le risque n’est alors pas seulement celui d’une défaillance organisationnelle ; il est celui d’une altération du sens même des valeurs invoquées pour promouvoir le changement.
L’histoire des institutions montre que cette altération ne résulte pas toujours de violations manifestes des règles. Elle procède souvent d’un phénomène plus discret, celui de l’accumulation de pratiques apparemment anodines qui, à force d’être tolérées, deviennent habituelles puis invisibles. Ce processus de normalisation constitue l’un des défis les plus importants pour les institutions investies d’une mission éducative et civique. Leur capacité à promouvoir l’esprit critique dépend aussi de leur aptitude à reconnaître et à interroger les pratiques qui risquent de compromettre l’intégrité de leurs procédures.
Cette vigilance institutionnelle est particulièrement importante dans les organisations appelées à former les générations futures. Car la confiance qu’elles inspirent ne repose pas uniquement sur la qualité des enseignements qu’elles dispensent, mais également sur la cohérence entre les valeurs qu’elles professent et les pratiques qu’elles mettent en œuvre. Une institution qui aspire à promouvoir la responsabilité, la participation et l’autonomie du jugement doit veiller à ce que ces principes trouvent une traduction effective dans son fonctionnement quotidien.
Si elle souhaite constituer des espaces de confiance, de délibération et de responsabilité, elle doit demeurer attentive aux mécanismes susceptibles d’altérer l’autonomie du jugement collectif. Car c’est précisément dans cette cohérence entre principes et pratiques que réside sa contribution la plus précieuse à la construction d’un avenir commun.
Dans l’esprit de Paulo Freire : « L’éducation ne change pas le monde. C’est l’éducation qui change les gens. Ce sont les gens qui changent le monde. » Dans un Liban en quête de confiance, de responsabilité et de cohésion, l’enjeu n’est donc pas seulement de former des diplômés compétents, mais de former des citoyens capables de faire vivre les institutions qu’ils souhaitent voir émerger.
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