Il est des hommes dont la trajectoire devient, malgré eux, le miroir des contradictions d’une époque. Nawaf Salam appartient à cette rare catégorie. Diplomate, juriste, ancien représentant du Liban auprès des Nations unies, puis président de la Cour internationale de justice, son nom a longtemps évoqué la promesse d’un Liban réconcilié avec la mesure et la dignité institutionnelle.
Son accession à la tête du gouvernement a donc suscité plus qu’une attente politique : une attente presque morale. Dans un pays épuisé par l’effondrement économique, les fractures confessionnelles et les humiliations de sa souveraineté, beaucoup ont cru voir en lui l’incarnation d’un retour du droit dans un espace dévoré par la force.
C’est précisément cette espérance qui rend aujourd’hui le malaise plus aigu. L’homme qui, à La Haye, participait à l’énonciation majestueuse du droit international se trouve désormais à Beyrouth aux prises avec la prose rugueuse du pouvoir. Le juge pouvait dire le droit. Le Premier ministre doit affronter le réel. À La Haye, il s’agissait de rappeler ce qui devrait être. À Beyrouth, il faut composer avec ce qui est.
Toute la tragédie politique de Nawaf Salam se loge dans cet intervalle. Elle révèle l’abîme qui sépare le droit, la politique et l’éthique. Max Weber avait donné à cette tension son vocabulaire le plus limpide : l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. La première demeure fidèle aux principes ; la seconde accepte le poids des effets réels de l’action. Le juge condamne au nom de la norme. L’homme d’État doit mesurer ce que sa condamnation produit, empêche, déclenche, sauve peut-être, et risque possiblement de perdre.
Il serait trop simple d’opposer le Nawaf Salam de La Haye au Nawaf Salam de Beyrouth comme on opposerait la lumière à l’ombre. Ce n’est pas l’homme qui a changé, c’est le lieu depuis lequel il parle. Or, en politique, le lieu de parole transforme la parole elle-même. Depuis la chaire judiciaire, le verbe qualifie. Depuis la tête d’un gouvernement fragile, il doit aussi protéger, négocier, parfois temporiser. La morale n’y disparaît pas ; elle rencontre la boue de l’histoire.
Machiavel l’avait compris avec une lucidité qui scandalise ceux qui préfèrent la politique parfumée aux bons sentiments. Le gouvernant ne peut se contenter des vertus privées de l’homme juste. Sa première responsabilité est de maintenir l’État debout, car sans État, il n’y a ni droit, ni liberté, ni justice possible.
C’est ici que le cas libanais devient presque cruel. Aucun Premier ministre au Liban ne gouverne dans un espace souverain et maîtrisé. Il gouverne au milieu de strates superposées : confessions, partis, banques, milices, chancelleries, intérêts régionaux et appauvrissement collectif. Le pouvoir, pour reprendre l’intuition de Foucault, n’est pas seulement dans les institutions visibles. Il circule, se camoufle, se fragmente. Il n’est pas un sceptre que l’on saisit ; il est un réseau de fils tendus où chaque mouvement peut provoquer une déchirure.
Dès lors, la question n’est plus seulement : que doit faire Nawaf Salam ? Elle devient : que peut réellement faire un chef de gouvernement libanais dans un État dont la souveraineté a été érodée par ses faiblesses ? Cette question oblige à reconnaître que la compétence, la probité et la culture ne suffisent pas toujours à produire du pouvoir. Le prestige moral ne se convertit pas mécaniquement en capacité d’action, et l’autorité intellectuelle ne déplace pas seule les armées, les intérêts ou les calculs des puissances.
Le droit international porte lui aussi cette blessure. Il peut nommer l’injustice, la qualifier, la condamner, l’inscrire dans la mémoire juridique du monde, mais il ne possède pas toujours les moyens de la faire cesser. Hans Morgenthau rappelait que les relations internationales restent travaillées par l’intérêt national et la puissance. Le droit n’est pas absent ; il est souvent encerclé.
Voilà pourquoi la déception d’une partie des Libanais à l’égard de Nawaf Salam est à la fois compréhensible et simplificatrice. Compréhensible, parce que l’on attend davantage de celui qui a incarné la dignité du droit. Simplificatrice, parce qu’elle suppose qu’un homme, même brillant, pourrait transformer par son seul nom une équation régionale où se mêlent Israël, l’Iran, les États-Unis, les puissances arabes, les armes illégales, l’effondrement économique et la fatigue d’un peuple.
Mais il faut aussi se garder de l’excès inverse, celui qui excuserait tout au nom des contraintes. Car la politique n’est pas seulement l’art de subir le réel. Elle est aussi l’art de lui arracher une possibilité. Paul Ricœur parlait de la visée d’une « vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes ». Cette formule demeure capitale pour le Liban, pays où l’État a trop souvent été traité comme un butin plutôt que comme une maison commune. Un dirigeant ne peut abolir seul les rapports de force. Mais il peut restaurer une grammaire publique : celle de la vérité, de la responsabilité, de la cohérence, du courage mesuré.
C’est peut-être là que se situe l’exigence légitime envers Nawaf Salam. Non pas attendre de lui des miracles géopolitiques, mais lui demander de ne jamais réduire sa fonction à une administration prudente de l’impuissance. Le Liban n’a pas seulement besoin d’un Premier ministre qui gère les crises ; il a besoin d’un responsable capable de nommer les servitudes, de dénoncer les violations, d’ordonner les priorités, de réhabiliter l’idée même d’État. Il doit parler pour empêcher que le silence ne devienne une seconde abdication.
Car la responsabilité naît du visage de l’autre, de cette vulnérabilité humaine qui précède doctrines, stratégies et appareils. Dans un pays où la douleur est devenue une langue commune, cette exigence éthique demeure irréductible. Gouverner, ce n’est pas seulement calculer ; c’est répondre de ceux qui n’ont plus de voix, vivent sous la menace et n’attendent plus de l’État qu’un signe de présence.
Ainsi, le paradoxe Nawaf Salam dépasse Nawaf Salam. Il met à nu notre difficulté à penser ensemble le droit, la politique et l’éthique. La politique sans éthique devient une mécanique froide. L’éthique sans politique devient une prière impuissante. Le droit sans pouvoir risque de demeurer une cathédrale déserte, admirable par sa hauteur, fragile par son incapacité à protéger ceux qui s’y réfugient.
Peut-être faut-il alors estimer Nawaf Salam non à l’aune impossible d’un sauveur, mais à celle d’un homme placé au point de friction entre l’idéal et le réel. Son destin politique dira s’il peut transformer son capital moral en pédagogie de l’État, en discipline institutionnelle, en courage diplomatique et en lucidité stratégique.
Dans un pays comme le Liban, gouverner ne consiste pas seulement à traverser la tempête. C’est apprendre à un peuple naufragé que l’État peut encore être une promesse, une digue, peut-être même une dernière forme de dignité. Et moi, modeste apprentie en sciences politiques, j’ai appris, grâce à mon professeur, Me Youssef Moawad, non pas quoi penser, mais comment penser avec rigueur, nuance et humilité. Cet apprentissage est la plus grande richesse que l’on puisse recevoir pour comprendre les rapports complexes entre la politique, le droit et l’éthique.
Car entre la politique, le droit et l’éthique s’étend parfois un gouffre immense et tragique : celui où se perdent les certitudes et où commence la véritable intelligence du pouvoir.
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