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Nos lecteurs ont la parole

En attendant de revenir

Ce qui me fait pleurer, ce n’est pas la maison. Ce n’est pas le jardin de ma grand-mère, ni les oliviers, ni même le village de Yaroun réduit en poussière. Ce qui me fait pleurer, c’est un tapis de yoga ; un vieux tapis sans valeur, un peu usé, que ma mère et moi avions laissé là-bas, dans un placard de la maison, en septembre 2023.

Nous étions revenus au village pour enterrer mon grand-père, mon jeddo. Il venait de mourir, et toute la famille s’était retrouvée dans cette maison reconstruite après la guerre de 2006 : ma mère, ses sœurs, son frère, mes cousines, ma teta, mes tantes. C’était la première fois de mon vivant que nous étions réunis là-bas. Malgré le deuil et les larmes, je me souviens surtout d’une sensation de chaleur et d’une douceur incomparable. Comme si, pendant quelques jours, quelque chose avait enfin retrouvé sa place.

La maison était pleine du matin au soir ; il y avait le 3aza, les voisins qui entraient sans frapper, le café qui passait de main en main. Le soir, nous marchions dans les rues du village. Elles ne m’étaient pas étrangères. Je n’y ai pas grandi, c’est vrai, mais j’y suis allée assez souvent enfant pour que certaines odeurs, certaines lumières, certaines façons qu’ont les gens de parler ou de s’interpeller me paraissent immédiatement familières. Ma mère et mes tantes racontaient des souvenirs, corrigeaient des détails, riaient, parfois beaucoup, même si c’était interdit. Nous parlions aussi de 2006, de la maison détruite une première fois, de la peur que personne n’avait vraiment vu venir. Et pourtant, malgré ces souvenirs, nous étions optimistes. Nous répétions que cela ne pouvait pas recommencer, que cette époque appartenait au passé.

Alors nous faisions des projets.

Nous disions que nous reviendrions à Pâques avec les cousins qui n’avaient pas pu venir pour l’enterrement. Nous parlions d’agrandir la maison, de construire une ou deux chambres supplémentaires pour que tout le monde puisse dormir sur place ; nous imaginions déjà les longues soirées d’été, les repas dehors, le figuier plein à craquer. Rien de grandiose, juste cette idée que nous allions enfin revenir plus souvent, retrouver une forme de continuité avec cet endroit qui avait longtemps existé pour moi comme une mémoire lointaine et incomplète.

Le matin ou au coucher du soleil, ma mère déroulait son tapis de yoga sur la terrasse ou parfois sur le toit de la maison. L’air était encore frais ; il y avait le bruit des arbres, le chant des oiseaux, le vent qui passait doucement sur les collines, et la voix du muezzin du village qui s’élevait au loin. Je pratiquais à côté d’elle, directement sur le sol, et je me souviens d’avoir pensé que tout cela était étrangement naturel. Faire du yoga sur un toit à Yaroun, avec ma mère, au milieu du Sud-Liban, ne me semblait ni contradictoire ni déplacé. Au contraire. J’avais l’impression, pour la première fois peut-être, que toutes les parties de ma vie pouvaient coexister sans effort.

Jeddo venait de mourir, et d’une certaine manière, j’ai voulu croire que sa mort nous ramenait tous là, qu’elle était un nouveau départ. Nous étions de là-bas, évidemment ;

mais nous étions aussi devenues autre chose. Des femmes de la diaspora, élevées ailleurs, qui avaient fini par se sentir étrangères là où elles auraient dû être chez elles. Et pourtant, sur ce tapis de yoga, rien de tout cela ne me paraissait incompatible. Il ne s’agissait pas de revenir au village pour jouer à être quelqu’un d’autre ni pour retrouver une version figée de nous-mêmes. Nous revenions avec ce que nous étions devenues.

Le jour du départ, ma mère a décidé de le laisser sur place. Il n’y avait de toute façon plus de place dans les valises, déjà remplies à ras bord de mloukhié, d’huile d’olive, de fruits secs et de mélasse de grenade. Et puis, nous allions revenir bientôt et nous en servir, tous les jours ! J’apporterais aussi le mien, la prochaine fois. Nous n’étions plus simplement de passage, nous commencions à nous réinstaller.

Quelques jours plus tard, la guerre est revenue.

D’abord les bombardements, puis les combats. En troisième étape, la dynamite, et enfin, les bulldozers. Un effacement systématique, calculé et délibéré de toute trace de vie sur ces terres.

J’ai pleuré devant les images du village détruit, des maisons éventrées, du phosphore blanc qui tombait sur les collines de Yaroun et brûlerait la terre pour des décennies à venir. J’ai pleuré pour la maison de mes grands-parents, disparue une seconde fois. Pour le jardin de ma grand-mère aussi ; ses arbres fruitiers, nos oliviers, le zaatar qu’elle faisait sécher sur le toit. J’ai pleuré pour les abeilles de mon oncle, qu’il avait passé tant d’années à chérir.

Presque deux ans plus tard, je ne verse plus aucune larme face aux images de destructions. Quand on me parle du Sud-Liban, je réponds en riant que le village de ma mère n’existe plus. Cela n’a rien de drôle.

Le seul moment où je pleure à nouveau, c’est en pensant à ce tapis. En pensant qu’après des années de distance, quelque chose était en train de se réparer. Que je pouvais retrouver cette terre, celle de ma mère et de mes grands-parents, non pas malgré tout ce qui en moi venait d’ailleurs, mais avec.

Je crois qu’en dessous des décombres, le tapis est toujours là. Il n’attend pas qu’on vienne le récupérer ;

il attend qu’on revienne s’en servir.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Ce qui me fait pleurer, ce n’est pas la maison. Ce n’est pas le jardin de ma grand-mère, ni les oliviers, ni même le village de Yaroun réduit en poussière. Ce qui me fait pleurer, c’est un tapis de yoga ; un vieux tapis sans valeur, un peu usé, que ma mère et moi avions laissé là-bas, dans un placard de la maison, en septembre 2023.Nous étions revenus au village pour enterrer mon grand-père, mon jeddo. Il venait de mourir, et toute la famille s’était retrouvée dans cette maison reconstruite après la guerre de 2006 : ma mère, ses sœurs, son frère, mes cousines, ma teta, mes tantes. C’était la première fois de mon vivant que nous étions réunis là-bas. Malgré le deuil et les larmes, je me souviens surtout d’une sensation de chaleur et d’une douceur incomparable. Comme si, pendant quelques jours,...
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