Dans une ville où les blessures de l’histoire se confondent parfois avec les battements mêmes de la vie, certaines institutions dépassent leur fonction en tant qu’établissements scolaires : elles se métamorphosent en refuges de mémoire, en sanctuaires de transmission et en remparts contre l’oubli. Depuis quatre-vingt-dix ans, le Collège des sœurs des Saints-Cœurs de Sioufi accompagne Beyrouth avec une fidélité admirable, comme une vigie silencieuse érigée face à l’incommensurable immensité d’un monde en perpétuelle mutation.
Quatre-vingt-dix ans. Neuf décennies durant lesquelles cette institution n’a jamais cessé d’ériger la connaissance, l’humanité et l’excellence comme des valeurs cardinales. Tandis que le Liban était incliné vers l’abîme, traversait les guerres, les désillusions, les périodes de désarroi collectif et les fractures sociales, Sioufi n’a jamais appris la grammaire de l’effondrement ni l’orthographe du renoncement. Il demeurait debout, défiant l’inéluctable avec une résilience rare. Les crises passaient. Sioufi persistait.
Être élève de Sioufi, ce n’est pas uniquement fréquenter un établissement scolaire prestigieux. C’est porter en soi une exigence intérieure, une fidélité presque sacrée à l’héritage reçu et le désir ardent de contribuer, à son tour, à l’édifice collectif. À travers ses couloirs, ses salles de classe et ses cours animées, le collège insuffle discrètement à chaque génération une manière particulière de penser, de ressentir et d’habiter le monde.
Chaque couloir, chaque salle de classe, chaque pierre presque familière porte l’empreinte d’une exigence noble et d’une ambition éclairée. Des milliers d’élèves y ont appris bien davantage que des leçons académiques. Ils y ont découvert la discipline, le sens du devoir, la compassion, mais aussi cette capacité précieuse de demeurer humains dans un siècle dominé par la vitesse, l’ambivalence des valeurs et l’hégémonie des apparences.
Et peut-être réside-t-il là, justement, le plus fascinant paradoxe de Sioufi : profondément enraciné dans son héritage, le collège demeure pourtant résolument tourné vers l’avenir. Cette apparente antinomie entre tradition et modernité constitue précisément sa force protéiforme. Entre lecture parfois binaire du monde extérieur et richesse ternaire des valeurs qu’il transmet : foi, savoir et humanité, Sioufi continue d’enseigner le discernement et la sagacité. Sa mission éducative prend une dimension presque civilisationnelle.
Au cœur de cette œuvre éducative se dresse également une figure incontournable : celle de sœur Hélène Richa. Certaines personnes administrent une institution. D’autres l’incarnent. Sœur Hélène Richa appartient incontestablement à cette seconde catégorie. Son rôle dans l’essor et le rayonnement du collège s’étend au-delà des limites administratives d’une fonction ; il relève d’une mission de vie. À travers elle, des générations entières ont découvert que la rigueur pouvait s’unir à l’humanité et que l’excellence atteignait sa véritable grandeur lorsqu’elle demeurait habitée par la compassion.
De surcroît, dans un Liban souvent traversé par les divisions, les antagonismes et les dichotomies confessionnelles, le Collège des sœurs des Saints-Cœurs de Sioufi a toujours représenté un espace rare de coexistence et d’harmonie. Entre ses murs, les différences s’effacent devant une appartenance plus grande : celle de la grande famille de Sioufi, celle d’une communauté éducative fondée sur la dignité humaine, le respect et l’espérance.
Bien sûr, les années passent. Les générations se succèdent. Certains souvenirs deviennent fugaces, d’autres acquièrent une résonance presque posthume. Pourtant, l’empreinte laissée par Sioufi demeure intacte. Elle s’insinue silencieusement dans les consciences, dans les choix de vie, dans la manière de regarder le monde et d’aimer le Liban malgré ses contradictions et ses incongruités.
Il serait d’ailleurs profondément réducteur de limiter l’histoire de Sioufi à une simple chronologie institutionnelle. Car certaines œuvres ne se mesurent ni en chiffres ni en infrastructures. Elles se mesurent dans les vies transformées, dans les consciences éveillées et dans les générations inspirées.
Et c’est peut-être cela, finalement, la véritable grandeur du Collège des sœurs des Saints-Cœurs de Sioufi : avoir su, depuis quatre-vingt-dix ans, éclairer sans bruit, transmettre sans ostentation et construire, avec humilité, une œuvre dont l’empreinte restera à jamais indélébile.
Et si l’histoire de Sioufi, après quatre-vingt-dix ans, demeure inachevée, c’est que l’éternité elle-même n’a jamais osé la clore.
Élève de première
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