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Nos lecteurs ont la parole

Aley, 30 septembre 1922 : une lettre inédite du général Gouraud

Récemment exhumée d’archives privées, une lettre du général Henri Gouraud, écrite depuis la montagne libanaise quelques semaines avant son départ du Levant, dit l’attachement d’un homme à un pays qu’il ne quittera jamais vraiment.

Beyrouth, 1er septembre 1920, sur le perron de la Résidence des Pins. Le général Henri Gouraud, haut-commissaire de la République française en Syrie et au Liban, vient de lire la proclamation solennelle de l’État du Grand Liban. À sa droite, le patriarche maronite Élias Hoayek, reconnu vénérable par le Vatican en 2019 et dont le pape Léon XIV a autorisé, le 22 mai 2026, la promulgation du décret ouvrant la voie à sa béatification. À sa gauche, le mufti de Beyrouth Moustapha Naja. La scène, plus d’un siècle après, reste l’acte de naissance du Liban moderne.

Mais entre ce jour glorieux et le départ définitif de Gouraud du Levant, à l’automne 1922, il y a deux années d’épuisement et de tendresse persistante pour la terre du Cèdre. Une lettre inédite, longtemps oubliée, vient nous en restituer un fragment intime.

Elle tient sur une seule page, à l’en-tête sobre du haut-commissariat. La date et le lieu sont essentiels : Aley, le 30 septembre 1922, c’est-à-dire depuis la montagne libanaise elle-même, où le haut-commissariat transportait chaque été ses bureaux pour fuir la chaleur de la côte et la dengue. Adressée à « Mes chers amis » avec un mot d’amitié final pour « Paul » (vraisemblablement Paul René Baschet), elle est signée de sa main gauche, celle qui lui reste depuis que le bras droit a été emporté aux Dardanelles, en 1915.

La lettre figurait dans les archives personnelles de René Baschet, directeur de

L’Illustration de 1904 à 1944, dispersées chez Beaussant Lefèvre à Paris en novembre 2020. Acquise par un collectionneur franco-libanais, qui en est l’actuel détenteur, elle n’apparaît dans aucun travail historique consacré au mandat.

Gouraud y exprime son accord pour intervenir auprès de Raymond Poincaré en faveur du peintre Pierre Vignal. Puis vient cette phrase : « Je vous remercie par avance du bel et utile effort que vous êtes en train de réaliser en faveur des pays sous mandat : un texte des Tharaud, des aquarelles de Vignal, le tout broché en fin d’année par L’Illustration, c’est là, vraiment, un beau Noël qu’il me tarde de trouver dans une de mes cheminées. »

C’est cette phrase qui a guidé notre enquête. En remontant au numéro de Noël 1922 de

L’Illustration (n° 4 161, daté du 2 décembre), nous avons redécouvert un long reportage des frères Tharaud sur les pays sous mandat, accompagné de dix aquarelles de Pierre Vignal : Beyrouth et les sommets neigeux du Liban, Choueifat, le petit café sur la rivière du Chien (aujourd’hui Nahr el-Kalb), les ruelles de Tripoli, Baalbeck. De ces dix aquarelles, une seule est vraiment connue : la vue du bord de mer de Beyrouth. Les autres sommeillaient dans l’oubli. C’est la lettre qui nous a permis de les retrouver.

Pour mesurer ce que cette lettre dit, il faut se la représenter écrite. Cinquante-quatre ans, le bras droit perdu sept ans plus tôt, à peine remis de la dengue contractée cet été sur la côte, Gouraud est fatigué. Il est surtout un homme qui s’apprête à partir : il a écrit qu’il souhaitait « ne faire que le militaire » et tourner le dos à la « petite politique ». Sa démission sera acceptée en novembre.

Et pourtant, ce 30 septembre, dans cette montagne libanaise qu’il aime, il prend le temps d’écrire à L’Illustration pour soutenir un projet en faveur de la terre qu’il s’apprête à quitter. La formule finale, « un beau Noël qu’il me tarde de trouver dans une de mes cheminées », est d’une douceur presque mélancolique.

Et Gouraud ne s’arrêtera pas là. Bien après son retour en France, il continuera à plaider pour les pays sous mandat. En février 1923, il alerte le gouvernement sur le danger kémaliste. En avril, le Quai d’Orsay lui propose de retourner en Syrie ; il pose ses conditions. C’est impossible, lui répond-on. Il refuse, non par renoncement, mais parce qu’il ne veut pas livrer le Liban sans protection.

L’attachement, lui, ne finira jamais. Jusqu’à sa mort en 1946, Gouraud restera l’une des grandes figures tutélaires du Liban francophone. Beyrouth lui doit aujourd’hui encore la rue Gouraud, à Gemmayzé, et la mémoire d’une certaine idée du Grand Liban, celle-là même qu’il avait proclamée aux côtés du patriarche Hoayek.

C’est cela, peut-être, que la lettre du 30 septembre 1922 nous lègue de plus précieux. Non pas un secret d’État, ni une révélation politique, mais le geste discret d’un homme fatigué qui, à la veille de quitter le Levant, trouve encore l’énergie d’aider un peintre et de soutenir un numéro de revue. Parce qu’il aimait ce pays. Parce qu’avec le patriarche Hoayek, il avait offert au Liban son acte de naissance, et qu’il ne voulait pas qu’on l’oublie.

Un siècle plus tard, nous l’écoutons encore.

Enseignant à l’Université libanaise

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Récemment exhumée d’archives privées, une lettre du général Henri Gouraud, écrite depuis la montagne libanaise quelques semaines avant son départ du Levant, dit l’attachement d’un homme à un pays qu’il ne quittera jamais vraiment. Beyrouth, 1er septembre 1920, sur le perron de la Résidence des Pins. Le général Henri Gouraud, haut-commissaire de la République française en Syrie et au Liban, vient de lire la proclamation solennelle de l’État du Grand Liban. À sa droite, le patriarche maronite Élias Hoayek, reconnu vénérable par le Vatican en 2019 et dont le pape Léon XIV a autorisé, le 22 mai 2026, la promulgation du décret ouvrant la voie à sa béatification. À sa gauche, le mufti de Beyrouth Moustapha Naja. La scène, plus d’un siècle après, reste l’acte de naissance du Liban moderne. Mais entre ce...
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