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Nos lecteurs ont la parole

Néo-féodalisme : quand la démocratie ne brise pas les lignées

Les régimes changent, les noms demeurent.

Les Khazen, les Joumblatt, les Salam, ou encore les Gemayel, les Frangié et les Karamé, des noms qui, depuis des siècles ou des décennies, s’imposent à travers l’histoire politico-institutionnelle du pays du Cèdre. Bien que le féodalisme ait officiellement disparu, au profit d’une démocratie parlementaire, ces familles continuent, dans la réalité du pouvoir, d’occuper des positions-clés au sein des structures étatiques. Ce phénomène peut être interprété, selon certains cadres d’analyse, comme une forme de « néo-féodalisme ». Bien que ce terme ne fasse pas l’objet d’un consensus en sciences politiques, il désigne ici un système politique qui favorise, au sein d’un régime démocratique, une succession dynastique des élus.

Le Liban est-il réellement une démocratie ou demeure-t-il un système féodal masqué par des institutions modernes ?

Pour saisir la persistance de ces dynamiques, il convient de revenir à leurs racines historiques.

Issues d’une noblesse aristocratique féodale, ces différentes familles sont souvent dépeintes comme protectrices de leur communauté. À la différence des seigneurs européens, dont le pouvoir reposait largement sur la force militaire, le féodalisme dans le Mont-Liban dépendait largement de la propriété et de la fiscalité. Les familles investies par l’administration ottomane collectaient les impôts locaux et en assuraient la redistribution, un rôle qui consolidait des relations d’allégeance fondées autant sur la dépendance économique que sur le statut social. On retrouve aujourd’hui, dans un contexte transformé, ces mêmes dynamiques dans la figure du zaïm, dont le pouvoir s’appuie toujours sur le contrôle des ressources et les mécanismes clientélistes.

Le féodalisme, dans son sens le plus restrictif, prend officiellement fin au XIXe siècle suite à un sillage de bouleversements successifs.

Les révoltes paysannes, menées par Tanios Chahine, ainsi que les tensions communautaires qui culminent durant la guerre civile de 1860, fragilisent l’ancien ordre local.

Cette guerre aboutit à l’établissement de la mutasarrifiya, régime autonome du Mont-Liban, en réponse aux pressions des grandes puissances sur l’Empire ottoman. Le pouvoir passe des mains des familles féodales aux fonctionnaires d’État. Malgré la transformation institutionnelle, le pouvoir continue, sous des formes renouvelées, de graviter autour de ces familles.

Cette recomposition n’a pourtant pas suffi à effacer leur empreinte politique. Bien que le Liban soit aujourd’hui un régime démocratique, l’on observe une récurrence parmi les noms des élus, coïncidant fortement avec l’ancienne noblesse, tout en assistant à l’émergence de nouvelles « dynasties ».

L’influence de ces familles s’exerce aujourd’hui sur les mêmes territoires qui furent jadis leurs fiefs, ainsi qu’auprès des mêmes communautés.

Les fiefs se transforment et se muent en partis politiques, s’adaptant progressivement au changement de régime. Parallèlement, l’évolution du système politique favorise aussi l’émergence de nouvelles dynasties qui investissent ces formations partisanes et tendent à y reproduire, sous des formes renouvelées, des logiques de transmission du pouvoir et d’ancrage communautaire rappelant certains mécanismes hérités de l’ancien ordre féodal.

À part les familles qui maintiennent ou ont nouvellement acquis leur place dans la politique, de nombreuses grandes lignées féodales ont vu, durant ce « siècle des changements », leur flamme disparaître, telles queles Abi Lamaa, les Chehab, les Assaad, les Solh, et tant d’autres. Ce déclin s’explique notamment par leur manque d’adaptation, contrairement à celles qui ont su transformer leur capital symbolique en mouvements ou partis politiques.

Mais, la persistance de ces lignées ne tient pas qu’au poids du passé. La capacité de certaines familles à se maintenir tient aussi aux mécanismes qui prolongent d’anciens rapports de dépendance. Le clientélisme en constitue l’expression la plus directe, services, emplois, interventions administratives ou aides ponctuelles deviennent les instruments d’une loyauté durable. Dans un système où l’État peine à assurer ses fonctions, ces réseaux compensent ses défaillances et renforcent la figure du zaïm, dont l’autorité repose autant sur la distribution de ressources que sur l’héritage familial.

Reste à déterminer si l’on observe, au sein des partis modernes, les prémices d’une éventuelle tentation dynastique. Aujourd’hui, quatre partis politiques qui ont une grande représentation au Parlement, à savoir les Forces libanaises, le Courant patriotique libre, Amal et le Hezbollah, ne sont ni dirigés par des élites féodales ni ont connu une véritable alternance à leur tête. Reste à savoir si leurs dirigeants retomberont dans un système dynastique de passation des pouvoirs favorisant ainsi leur lignée, au détriment d’une idéologie. Il est encore trop tôt pour l’affirmer avec certitude, mais certaines prémices laissent penser que cette logique dynastique pourrait bien perdurer.

Le simple fait que cette question se pose révèle une fragilité institutionnelle profonde, dans laquelle la primauté des lignées tend à prévaloir sur les principes démocratiques et méritocratiques.

Ce texte ne vise pas à opposer la démocratie aux lignées, mais à montrer que, dans le cas libanais, la démocratie n’a pas encore rempli sa fonction institutionnelle essentielle, rendre le pouvoir impersonnel et détachable des appartenances familiales. Tant que l’accès aux fonctions politiques restera structuré par la continuité des familles et des médiations personnelles, l’alternance demeurera formelle et tout changement ne pourra qu’être lent et difficile.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Les régimes changent, les noms demeurent.Les Khazen, les Joumblatt, les Salam, ou encore les Gemayel, les Frangié et les Karamé, des noms qui, depuis des siècles ou des décennies, s’imposent à travers l’histoire politico-institutionnelle du pays du Cèdre. Bien que le féodalisme ait officiellement disparu, au profit d’une démocratie parlementaire, ces familles continuent, dans la réalité du pouvoir, d’occuper des positions-clés au sein des structures étatiques. Ce phénomène peut être interprété, selon certains cadres d’analyse, comme une forme de « néo-féodalisme ». Bien que ce terme ne fasse pas l’objet d’un consensus en sciences politiques, il désigne ici un système politique qui favorise, au sein d’un régime démocratique, une succession dynastique des élus.Le Liban est-il réellement...
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