Il fut un temps où le Liban et « Israël » n’étaient ni ennemis ni obsédés l’un par l’autre. Ils étaient partenaires. Ce rappel dérange, non parce qu’il serait faux, mais parce qu’il contredit un récit devenu confortable : celui d’une hostilité présentée comme éternelle, presque naturelle. Or l’histoire, lorsqu’on la lit sans passion militante, raconte autre chose. Elle parle d’une alliance ancienne, structurée, durable – non pas imposée par la faiblesse, mais choisie par la souveraineté.
Avant les frontières tracées à la règle, avant les idéologies importées et les conflits par procuration, la Méditerranée orientale connaissait un autre équilibre. Et au cœur de cet équilibre se tenait une relation exemplaire : celle entre la cité phénicienne de Tyr et le « royaume d’Israël ».
Tyr et Jérusalem étaient en réalité réunies par une alliance d’États. Il ne s’agit ni d’une métaphore ni d’une anecdote biblique. À la tête de Tyr se trouvait Hiram de Tyr, souverain du Xe siècle avant J.-C., à la tête d’une puissance économique et maritime majeure, centre névralgique du commerce, de la navigation et de l’ingénierie du monde antique. À Jérusalem régnaient successivement David puis son fils Salomon, bâtisseurs d’un « État » en quête de stabilité et de reconnaissance régionale – quête qui, à bien des égards, demeure d’actualité.
Les sources – bibliques, historiques et archéologiques – convergent : Hiram entretint avec David, puis avec Salomon, une relation politique suivie, respectueuse et mutuellement bénéfique. Il ne s’agissait ni d’un geste charitable ni d’une domination déguisée. Tyr ne se plaçait pas sous l’autorité d’Israël, pas plus qu’Israël ne se soumettait à la puissance phénicienne. C’était une alliance entre égaux.
Le bois de cèdre du Liban, ressource stratégique par excellence, fut acheminé vers Jérusalem pour la construction du Temple de Salomon. En retour, les Phéniciens mirent à disposition leurs artisans, leurs architectes et leur savoir-faire – une constante de l’histoire libanaise. Les échanges commerciaux s’intensifièrent. La confiance s’installa. Cette coopération dura des décennies.
Ce que l’on observe ici n’est pas une parenthèse romantique, mais un choix politique rationnel. Les deux entités comprenaient que la stabilité régionale, la prospérité économique et la reconnaissance internationale passaient par la coopération, non par l’affrontement.
À ce titre, il est pertinent d’aborder la paix comme une stratégie, et non comme une naïveté. Il est tentant, aujourd’hui, de relire cette période avec une indulgence condescendante : un âge ancien, naïf, préidéologique. Ce serait une erreur. La paix entre Tyr et Israël n’était pas un rêve humaniste avant l’heure. Elle relevait d’un calcul stratégique.
Hiram n’était pas un roi rêveur. Il gouvernait une thalassocratie exigeante, compétitive, constamment menacée par d’autres puissances. Salomon n’était pas un mystique isolé ; il dirigeait un « État » jeune, entouré de voisins parfois hostiles. Tous deux savaient que la guerre était coûteuse, incertaine et destructrice de valeur. Tous deux savaient aussi que le commerce, l’interdépendance et la reconnaissance mutuelle consolident les États plus sûrement que la violence. La paix, ici, n’était pas une concession : elle était un multiplicateur de puissance.
Cette leçon dérange aujourd’hui parce qu’elle renverse un réflexe profondément ancré : celui qui associe la fermeté à l’hostilité, et la paix à la faiblesse. Or l’histoire phénicienne nous montre l’inverse. Les cités du Liban antique n’étaient pas des empires conquérants, mais elles exercèrent une influence disproportionnée par la diplomatie, le commerce et l’intelligence stratégique.
Nous avons oublié cette mémoire. Ce que les rois faisaient par souveraineté, nous l’avons remplacé par des guerres par procuration. Ce qu’ils construisaient par intérêt mutuel, nous l’avons dissous dans des récits importés. Le Liban contemporain ne souffre pas d’un excès de mémoire, mais d’une mémoire sélective, largement instrumentalisée. Nous nous souvenons de ce qui alimente la colère, rarement de ce qui pourrait inspirer la lucidité. L’hostilité est devenue un réflexe identitaire, alors qu’elle fut longtemps une variable politique parmi d’autres.
Il ne s’agit pas ici de nier les blessures, les drames et les injustices des XXe et XXIe siècles. Ils sont réels, profonds et encore ouverts. Mais l’histoire ne se réduit pas à la somme de nos traumatismes récents. Elle est aussi faite de précédents oubliés, de modèles alternatifs, de chemins non empruntés.
Rappeler l’alliance entre Tyr et Israël, ce n’est pas effacer le présent. C’est désenclaver l’imaginaire politique. La paix n’a pas besoin d’être inventée. Dans le débat contemporain, la paix entre le Liban et Israël est souvent présentée comme une utopie dangereuse, voire comme une trahison juridique et morale. Elle est traitée comme une idée suspecte, presque obscène. Pourtant, l’histoire nous dit autre chose : cette paix a déjà existé, lorsque les acteurs étaient confiants, souverains et maîtres de leurs décisions.
Peut-être est-ce là le véritable malaise : la paix exige une souveraineté réelle. Elle suppose des États capables de décider pour eux-mêmes, sans délégation de leur colère ni externalisation de leurs guerres. Elle suppose aussi le courage intellectuel de regarder l’histoire sans œillères. Il ne s’agit pas de plaider pour un accord immédiat ni de dessiner des solutions simplistes à des problèmes complexes. Il s’agit de rappeler une vérité fondamentale : l’hostilité n’est pas une fatalité historique. Elle est un choix politique, souvent subi plus que décidé.
Réapprenons ce que nous, Libanais, savions déjà. Peut-être que la paix entre le Liban et Israël ne doit pas être inventée de toutes pièces. Peut-être doit-elle simplement être réapprise. Réapprise comme un acte de force, non de renoncement. Réapprise comme une stratégie de survie et de prospérité. Réapprise comme un héritage phénicien, lucide et profondément moderne.
L’histoire ne nous dicte pas l’avenir. Mais elle nous rappelle, parfois avec une clarté cruelle, que nous avons déjà su faire mieux.
Georges NAJM
Docteur en gestion,
consultant en communication, enseignant universitaire
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