Une ruelle du district Manara, Ras Beyrouth. Une rue particulière car l’église Sainte-Rita se tient juste en face de la mosquée Chatila. Cette rue humble et heureuse se distingue par sa tolérance, des habitants de toutes confessions ayant élu domicile dans ses immeubles, construits à partir des années 1950.
Ce matin, il est cinq heures moins dix. La rue déserte jouit de sa solitude. Le silence est de plomb. Le noir de la nuit s’éclaircit, peu à peu, sans faire de bruit. Sur l’une des terrasses d’un immeuble à l’origine de couleur jaune, on sent l’aube se poser, patiente mais inéluctable.
Il reste un temps avant que la lumière ne chasse les ténèbres. Un autre jour se pointera, porteur d’espoir ou de chagrin. On ne le sait point.
Les oiseaux se réveillent. Ils gazouillent, n’essayez pas de comprendre, ce n’est que leur langue maternelle, indéchiffrable, et qui résonne tels les cris des anges messagers.
On dit que les messages venus des cieux ont cessé de nous parvenir. Sur cette terrasse, à cette heure précise en ce mois de juin, les oiseaux ne semblent pas mentir.
Chacun de leur son est porteur d’une phrase, d’une idée, ou d’une prévision. Même le poète ne pourrait être à la hauteur de ces gammes ensorcelantes. Ni un Mozart ni un Chopin ne sauraient les reprendre, bien moins les comprendre. Seules les vieilles âmes beyrouthines se relaient pour les prier de ne jamais s’arrêter.
Un vieil arbre majestueux regarde attentivement la scène, ses branches usées par une vie impitoyable. L’arbre conte ses histoires. « Dans l’Antiquité, les Romains crucifiaient les chrétiens », me chuchota-t-il. Plus tard, paraît-il, les Byzantins emmenèrent la langue grecque, et les Arabes la leur. Les Ottomans construisirent un port, et les Français aménagèrent le front de mer.
La tasse de café fut prête, son arôme envahissant la terrasse et grimpant jusqu’aux étages des bourgeois endormis. En un éclair, un motard traversa la rue, roulant à tombeau ouvert, fracassant ce moment intime et rempli de bonheur. La loi de la jungle. Kipling se retourna dans sa tombe.
La nuit traîne des pieds en se retirant. C’était pourtant une veillée magique. Sereine, calme, porteuse d’ondes lointaines, mystérieuses et douces comme de la soie chinoise.
Et que de questions qui s’imposent. Une autre guerre ? La centième ? Une autre paix ? Encore une farce ?
La rue Adonis, là où Ziad Rahbani rendit son dernier souffle, blanchit, lentement. On ne saurait dire s’il nous regarde de son balcon du
sixième de l’immeuble blanc qu’il habitait. Je l’imagine debout, fumant sa clope, mijotant sa dernière idée.
Ras Beyrouth est mort mille fois. À chaque nuit, à chaque levée de soleil, il se prépare à une nouvelle vie.
Cette terrasse, le gazouillement des oiseaux, c’est peut-être l’avant-
dernière chance, le noir d’un café béni, et qui tient à dire l’avenir. Dans cette tasse, on revoit Santiago, le célèbre pêcheur de Hemingway, qui rentra bredouille après sa longue bataille. Mais il en est sorti vainqueur. Lui seul le savait.
Une manouché zaatar cuite sur saj est prête, étalant ses couleurs basanées sur la nappe blanche. C’est comme ça qu’on casse la croûte à Manara. Entre appétit et angoisse, les dents grincent nerveusement.
Moment de stupeur, instant maléfique, les fantômes des morts martyrs de ces jeunes âmes du Liban qui se sont écorchés en luttant contre l’odieuse armée israélienne se préparent à la vie éternelle.
Verra-t-on l’ennemi cette fois, comme lorsqu’il s’est présenté en vainqueur dans cette même rue Adonis, qu’il a vite fait de quitter avant de succomber à ses blessures ? C’était il y a 44 ans. Septembre 1982.
Balcons et terrasses se souviennent de chaque cri, de chaque goutte de sueur froide, et des gouttes de sang qu’Adonis versa sur ses trottoirs. La pierre n’oublie rien.
Il est presque 6 heures, l’aube est prête à écrire une nouvelle page. Les oiseaux ont fait leur devoir, ils se retirent, l’un après l’autre, avec une discipline impeccable.
En ces temps d’énigmes, j’aurais voulu qu’un Ziad Rahbani écrive une dernière chanson, une dernière pièce, un mot ou même dise sa dernière anecdote.
Pour l’amour d’une rue, Camus écrivit dans L’Été : « Il existe une certaine grandeur qui ne prête pas à l’élévation… Ceux qui désirent la trouver, ils laissent les « milieux » pour descendre dans la rue. »
Aimons nos rues. Elles valent la peine. Aimons nos villes et nos villages, ils abritent ce qui est de meilleur en nous. La rue fait l’honneur d’une ville tout entière. La place d’un village vit aux battements de cœur de ses défenseurs.
Se porter volontaire pour sauver sa rue n’est pas un acte irréfléchi, ni politique, ni religieux. Cet acte est instinctif. C’est l’instinct de survie, que l’existence nous a confié. Ne le perdons pas…
En finissant ce texte, les oiseaux se sont retrouvés. À la même rue, au-dessus de la même terrasse. C’était ça leur message. J’en suis certain…
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