Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

Psychanalyse du « Grand » Liban : lorsque le père tient le miroir

L’odeur d’une boîte à timbres ne ment jamais. Papier sec, poussière douceâtre : une mémoire familiale tient parfois dans ce mélange subtil, plus sûr qu’une photographie. Depuis la disparition de mon grand-père, je retourne fréquemment me perdre dans sa collection, moins pour classer que pour maintenir un fil. Lettres des années vingt entre Beyrouth et Quimper, cartes postales, bordereaux de taxes, timbres décollés au-dessus d’une cocotte-minute. Régulièrement, mon œil glisse sur une surcharge administrative obsédante : « Grand Liban ».

Vu aujourd’hui, en Bretagne, ce nom produit une gêne et une fierté mal avouée. Fierté, parce qu’un Français reste rarement indifférent aux traces de sa langue, gêne parce qu’elles portent l’ombre d’une tutelle. Il faut pourtant regarder ces quelques millimètres d’encre noire. Une montagne, des ports, une plaine, des frontières, des communautés tenaient là-dedans, ramenées à ce format français de souveraineté : le timbre-poste.

Un timbre ne sert pas seulement à rémunérer la circulation d’une lettre. Il porte l’identité d’un État tout au long du trajet postal et avant même que le destinataire lise son courrier. Les premiers signes postaux liés au Liban moderne passent par une succession de surcharges : T.E.O., O.M.F., puis « Syrie-Grand Liban », avant les séries où le nom « Grand Liban » se stabilise, en français puis en arabe, sur des supports hérités. Parmi eux, le type Semeuse sur lequel la République française sème son propre imaginaire – terre, progrès, lumière, liberté – et que la surcharge mandataire vient nouer au nom d’un pays en formation. La philatélie est loin d’être un passe-temps. Elle livre une scène lisible de la grande Histoire, voyageant à dos de cartes postales et de contrats commerciaux.

La proclamation du 1er septembre 1920, à la Résidence des Pins, appartient à l’histoire politique. Gouraud proclame l’État du Grand Liban sous l’autorité mandataire que la France commence à installer sur la Syrie et le Liban. La diplomatie sait raconter les frontières, les équilibres communautaires, la dépendance aux céréales. Mais une autre lecture perdure dans la boîte de timbres : le Grand Liban naît aussi comme opération de nomination. Le territoire reçoit plus qu’une administration : un reflet transmissible. Le timbre devient miroir postal.

Lacan a donné au miroir une puissance qui dépasse l’enfant face à sa propre image. Le sujet reconnaît sa forme dans un dehors. Il se croit unifié parce qu’une surface étrangère lui présente sa totalité. Le Grand Liban entre dans une logique voisine. La montagne possédait déjà une histoire ; Beyrouth, son port, ses langues, ses commerces, ses journaux. L’acte mandataire rassemble ces membres autour d’une silhouette nouvelle. Il nomme. Il autorise. Il installe. Il prend alors la place du père.

Le père, dans cette affaire, ne se réduit pas à la figure attendue du colonisateur. Cette figure reste vraie, mais insuffisante. La France mandataire agit aussi dans le paternalisme exact de son époque. Elle prétend conduire vers la forme politique viable une région que l’article 22 du Pacte de la Société des Nations range dans l’ordre des « peuples non encore capables de se diriger eux-mêmes », au nom d’une « mission sacrée de civilisation ». Le père nomme. Le père borde. Le père transmet un signifiant placé sous l’autorité d’une « mission sacrée ». Il donne un cadre et en garde l’autorité. Il tend le miroir, mais conserve la mainmise sur le manche et sur l’angle du reflet.

La France ne fabrique pas le Liban comme un potier fabrique un vase. Le mot « Grand » ne tombe pas seulement de Paris. Il monte aussi d’un désir libaniste local, non unanime. Il traverse des pétitions, des délégations, des rivalités communautaires, des peurs nées de la famine et des calculs de protection. La France mandataire prend ce désir en bouche, le proclame, le timbre. Elle tient le miroir au moment où une forme politique cherche sa stabilité. Elle donne une reconnaissance et conserve l’empreinte du don. Le mot « Grand » porte alors tout son poids : grand par rapport au Mont-Liban ancien, grand par les plaines, grand par les ports. Le signifiant agrandit avant d’unifier. Il promet un ventre au corps affamé, une unité, un moi, au corps morcelé. Il répond à une demande de forme, puis la transforme en forme sous tutelle.

Le timbre surchargé travaille comme une lame mince : un fragment minuscule fait comparaître l’ensemble sans prétendre le contenir. Il n’explique rien. Il témoigne. Il circule. La surcharge de la marque postale appartient à l’exception, au rattrapage graphique, à ce moment où le nom existe avant que l’appareil ne sache lui donner une série propre. Elle inscrit « Grand Liban » sur un support venu d’un autre régime, déjà travaillé par d’autres signes. Dans cette petite coupe d’encre passent les frictions, les langues superposées, les appartenances concurrentes. Elles composent une existence avant toute essence. Le pays ne reçoit pas d’abord une définition ; il se découvre jeté dans le monde postal, administratif, diplomatique, avec un nom plus grand que son usage. La surcharge expose son commencement sartrien : exister d’abord, circuler ensuite, répondre de soi avant de savoir ce que ce soi pourra soutenir.

La surcharge « Grand Liban » appartient à une construction devenue réelle parce qu’elle a touché un désir de forme. Le nom ne vient pas recouvrir un corps déjà constitué ; il rencontre un corps affamé, élargi, mal raccordé à ses membres. Le

symptôme commence au point où le nom reçu devient à la fois nécessaire et insupportable. Le pays ne peut plus s’en passer, parce que ce nom lui a donné un corps. Le pays ne peut pas s’y réduire, parce que ce corps n’a jamais cessé de sentir ses coutures.

Je rangeai le timbre dans une pochette transparente. Le geste semblait ridicule : protéger un fragment de papier qui avait déjà traversé la mer, les postes, les régimes, les héritages, les mains d’un aïeul et les miennes. Le mot « Grand Liban » restait visible, minuscule, têtu. Il montrait une scène primitive : un nom posé sur un passage. Un père avait tenu le miroir. Depuis, le visage de celui qu’il était censé conduire n’a jamais cessé de bouger. Cette mobilité n’est pas une faiblesse ; elle est sa loi. Le Liban est grand maintenant, non parce qu’un autre l’a déclaré grand, mais parce qu’il peut tenir ce nom entre ses doigts sans en demander la permission. Le père garde son timbre. Le fils retire le miroir.

À ma génération, en Bretagne, on parle encore volontiers de nos cousins du Québec. La formule rassure : elle met la francophonie dans une famille claire, nordique, sans remords. Le Québec nous renvoie une parenté tranquille. Mais mes cousins du Liban ne sont-ils pas plus proches ? Ils le sont, précisément, géographiquement, mais surtout parce que leur francophonie porte une histoire commune moins confortable et plus intime. Une famille commence parfois là : non dans la ressemblance qui console, mais dans la gêne qu’on accepte enfin de ne plus fuir.

Psychanalyste et président du CFAP

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

L’odeur d’une boîte à timbres ne ment jamais. Papier sec, poussière douceâtre : une mémoire familiale tient parfois dans ce mélange subtil, plus sûr qu’une photographie. Depuis la disparition de mon grand-père, je retourne fréquemment me perdre dans sa collection, moins pour classer que pour maintenir un fil. Lettres des années vingt entre Beyrouth et Quimper, cartes postales, bordereaux de taxes, timbres décollés au-dessus d’une cocotte-minute. Régulièrement, mon œil glisse sur une surcharge administrative obsédante : « Grand Liban ».Vu aujourd’hui, en Bretagne, ce nom produit une gêne et une fierté mal avouée. Fierté, parce qu’un Français reste rarement indifférent aux traces de sa langue, gêne parce qu’elles portent l’ombre d’une tutelle. Il faut pourtant regarder ces...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut