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Une amnistie couleur blanc sale

Nous tous, Libanais, adorons tous le même Dieu unique, encore que certains poussent l’outrance jusqu’à se poser en dépositaires de la volonté divine, armes à l’appui. Vénération et révérence sont également dues de toutes parts aux prophètes et autres saintes figures. Mais comme par magie noire, ce bel œcuménisme disparaît dès lors que l’on quitte les infinités célestes pour redescendre sur Terre : les Libanais n’ont pas les mêmes héros, tant morts que vivants.

Il faut ainsi remonter à l’an 1916 pour dater le culte authentiquement national qui continue d’être voué à la mémoire des 21 patriotes libanais et syriens pendus sur la place publique, simultanément à Beyrouth et à Damas, pour s’être insurgés contre le joug ottoman. Ne cherchez pas plus loin : pour passer tous ensemble à la postérité, ces justes parmi les justes – intellectuels, journalistes, notables ou militaires – auront eu, si l’on peut dire, la fatidique chance de représenter les diverses croyances des lieux. Mais n’est-il pas absurde, consternant, effarant – et surtout dégradant – que les forces politico-sectaires libanaises en viennent maintenant à s’étriper en défense des criminels relevant de leurs propres communautés ?

C’est ce spectacle qu’offre le projet de loi d’amnistie générale approuvé en commissions mixtes, et qui attend d’être voté en séance plénière par le Parlement. Avant même que de voir le jour, ce texte a chauffé à blanc les vieilles lignes de fracture confessionnelles, déjà mises à nu par la guerre. Schématiquement, les partis chrétiens insistent pour l’inclusion dans ce grand pardon des citoyens du Sud (et parmi eux cependant une minorité de chiites) qui, par peur de représailles, ont cherché refuge en Israël lors du retrait des troupes d’occupation en l’an 2000. Les sunnites réclament l’élargissement des activistes islamistes, et à leur tête le prédicateur islamiste Ahmad el-Assir condamné à la peine capitale, notamment pour troubles ayant coûté la vie à des soldats. Ce souhait est évidemment rejeté avec indignation par les familles des militaires tombés en mission, de même que par le ministre de la Défense. Bien plus prosaïques sont enfin les exigences du tandem chiite, puisqu’elles se résument à la libération de barons de la drogue dont certains gèrent une des principales ressources financières du Hezbollah ; il n’est pas inutile de rappeler que la traque et la capture de ces individus ont, là aussi, coûté des vies au sein des forces de l’ordre…


Censé démêler ce dément bric-à-brac, le projet d’amnistie souffre de graves failles : institutionnelles bien sûr, mais également politiques et sociales. Bien que la haute magistrature s’en défende, la surpopulation carcérale n’est visiblement pas pour rien dans cette mesure de clémence. Car s’il est vrai que la Justice a mis les bouchées doubles et que le rythme des audiences et verdicts s’est notablement intensifié, le retard à rattraper reste considérable, résultat de longues années de paralysie judiciaire. On a du mal à l’imaginer, mais de nombreux détenus attendant de comparaître devant un tribunal ont plus que purgé déjà les peines maximales dont ils étaient passibles ! À ce scandale s’ajoute celui de l’impensable promiscuité imposée, faute de place, aux terroristes, assassins, dealers, contrebandiers, violeurs, voleurs à la petite semaine et autres petits délinquants. L’amnistie projetée fera sans doute circuler un peu d’air respirable dans ces misérables boîtes de sardines ; mais elle ne fait que s’attaquer aux symptômes et non aux causes. Car en aucun cas ce bricolage âprement marchandé entre législateurs ne saurait remplacer une refonte urgente du système carcéral et une réforme en profondeur de l’appareil judiciaire.

Non content de faire insulte au passé, notamment à la mémoire des victimes, ce douteux geste de miséricorde hypothèque lourdement le futur ; désastreuse en est d’ailleurs la perception au niveau populaire, les mécontents de tous bords multipliant manifestations et sit-in. Ce bazar du blanc, un blanc qui ne fait pas très propre, conforte – en prétendant la relativiser – la vieille et funeste règle d’impunité qui a conduit notre pays à la ruine. Pire encore, il laisse aux criminels de demain bon espoir de bénéficier un jour de la même mansuétude. Au fait, à quand une amnistie gommant les crimes financiers, pour peu évidemment que l’on se soit décidé à désigner et poursuivre tous ceux qui ont pillé les coffres de l’État ou se livrent au blanchiment d’argent ?

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Pour corser la sauce judiciaire, nous vient d’Amérique une grosse pincée de sel et d’épices susceptible cependant de s’avérer explosive. Les sanctions frappant des personnages politiques proches du Hezbollah et du mouvement Amal n’ont certes rien d’extraordinaire. Ce qui l’est par contre, c’est de voir également visés un colonel de l’armée et un général de la Sûreté ; selon Washington, tous deux auraient fourni à la milice des renseignements d’importance en temps de guerre. La grande muette a vite fait de protester de la loyauté absolue de ses officiers, au risque d’irriter le médiateur US en lequel le Liban place tous ses espoirs dans sa négociation avec Israël. En revanche et sur ordre du ministre de l’Intérieur, les allégations américaines feront l’objet d’une enquête à la Sûreté générale : officine déjà éclaboussée par l’affaire des vrais-faux passeports libanais qu’elle aurait délivrés aux gardiens de la révolution iraniens.

Pour la suite, il faudra rester à l’écoute de ces deux institutions sécuritaires de tout premier plan. Ainsi en décidait vendredi… le Conseil des ministres. En attendant plus ample réflexion !

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

Nous tous, Libanais, adorons tous le même Dieu unique, encore que certains poussent l’outrance jusqu’à se poser en dépositaires de la volonté divine, armes à l’appui. Vénération et révérence sont également dues de toutes parts aux prophètes et autres saintes figures. Mais comme par magie noire, ce bel œcuménisme disparaît dès lors que l’on quitte les infinités célestes pour redescendre sur Terre : les Libanais n’ont pas les mêmes héros, tant morts que vivants. Il faut ainsi remonter à l’an 1916 pour dater le culte authentiquement national qui continue d’être voué à la mémoire des 21 patriotes libanais et syriens pendus sur la place publique, simultanément à Beyrouth et à Damas, pour s’être insurgés contre le joug ottoman. Ne cherchez pas plus loin : pour passer tous ensemble à la...