La guerre est une tempête née dans les têtes, on y voit passer presque toute la nomenclature psychiatrique. Dans le contexte macabre que l’on vit, trois régions cérébrales sont particulièrement affectées. L’amygdale, celle du cerveau, devient hyperactive, ce qui augmente la sensibilité à la peur. Le cortex préfrontal, qui joue un rôle essentiel dans la prise de décision et la régulation des émotions, peut également être perturbé, ce qui rend plus difficile la planification et la gestion des émotions. L’hippocampe, impliqué dans la mémoire, peut fonctionner moins efficacement, entraînant des troubles mnésiques.
Il y a d’abord l’anxiété, épouvante d’une tragédie qui se joue sous nos yeux et qui nous laisse frissonner. On voit l’angoisse partout, on la ressent sur les visages. On devient plus susceptible, plus à fleur de peau. On dort peu et on dort mal. L’amygdale, structure enfouie dans notre cerveau nous a été légué pour réagir à l’adversité qui nous entoure. Elle s’active fortement chez certaines personnes durant cette période trouble.
La dépression avec son cortège de symptômes qui nous lient le corps et l’esprit, de l’oppression thoracique à la vraie désillusion de la vie, c’est un peu ce que ressentent un grand nombre de gens vivant encore un énième conflit dans cette région du monde. Pour ceux qui souffraient de dépression un peu avant, le temps est venu dans ces moments cruciaux, pour exacerber leur mal. Trop souvent, les symptômes physiques tels que les douleurs commencent à être si fortes qu’ils deviennent invalidants.
Les addictions flambent. On fume plus, on boit plus, on prend plus de tranquillisants et la cocaïne, drogue prégnante ces dernières années, est utilisée à l’envi. Ce n’est pas seulement par réflexe de tuer l’angoisse en nous, comme une sorte d’automédication, mais aussi parce que la guerre ouvre la voie à banaliser. Que va faire une cigarette en plus ou un verre en moins alors que se joue notre vie, voire notre survie ?
C’est sur les personnes autistes que les affres de la guerre tombent surtout. Car elles perçoivent plus les sons et deviennent plus nerveuses et plus tendues. Quand on entend une déflagration et qu’on est autiste, celle-ci se fait sentir plus fort dans le cerveau. Comme un cataclysme dans la tête. Ce n’est pas automatique pour toute personne autiste, mais un autiste peut être plus durement affecté par la guerre avec ce qu’elle charrie comme bruit, imprévisibilité, déplacements, séparation familiale, ruptures de routine, école interrompue et accès plus difficile aux soins. Or, beaucoup de personnes autistes sont particulièrement sensibles au stress, aux changements brusques, aux surstimulations sensorielles et à la perte de repères.
Une guerre peut finir sur la carte, mais elle continue dans les têtes. En effet, pour certaines personnes, le traumatisme est trop grand, trop fort. On voit surgir chez certains après un laps temps un état de stress post-traumatique. Celui-ci entraîne souvent la dissociation, véritable capacité que possède notre cerveau de nous protéger. Car ce tissu incroyable, l’encéphale, pesant un kilogramme et demi et formé de 80 milliards de neurones nous a été créé pour nous défendre. Quand on est déboussolés, pris en tenailles, comme dans une guerre, notre cerveau, en branle, ne sait plus quoi faire pour nous soutenir. Il dissocie. Il crée ainsi en nous un deuxième personnage pour faire oublier au premier le traumatisme qu’il vient de subir. C’est une manifestation cérébrale pour protéger notre personne !
Qui est affecté par tout cela ? Tout le monde peut le ressentir. Ces signes sont tellement humains que toute personne vivant un conflit peut les vivre. Sauf qu’il y a toujours cette réplique désastreuse, mi-amusée, mi-ignorante de ceux qui posent, en voyant un psychiatre, la question stupide, accompagnée d’un sourire narquois : « Vos patients augmentent en nombre, par les temps qui courent, n’est-ce pas ? »
Comme si les symptômes dont peuvent souffrir les gens ne peuvent pas toucher celle ou celui qui demande béatement cela. Comme s’il y avait eux et pas nous. Eux les dégénérés, eux les faibles, les fous !
Toutefois, malgré cette ambiance délétère et traumatique à maints égards, le cerveau humain possède une grande capacité d’adaptation appelée plasticité cérébrale. Même dans des contextes extrêmement difficiles, certaines personnes développent des stratégies de survie pour dépasser ce mauvais gué dans lequel on patauge.
Plusieurs moyens sont là pour y parvenir. D’abord grâce à la solidarité accrue qui nous entoure, à la capacité d’improvisation qui est très individuelle et différente d’une personne à l’autre, à l’adaptation rapide aux signaux de danger, on peut ne pas ressentir tous ces symptômes. Le développement de cette résilience nous laisse inégaux dans nos réactions psychiques devant les catastrophes.
Plusieurs stratégies d’adaptation ont toujours été mises en valeur pendant des événements douloureux, l’activité sportive, l’activité artistique, la méditation et la prière, la relaxation et le yoga. Il faut y ajouter le fait de lire. Dans les périodes de guerre, la lecture n’est pas qu’un simple loisir. Elle devient thérapeutique, au même titre que les autres. Face à la violence du monde, la lecture donne un sens et une force intérieure à ceux qui s’y adonnent. « La lecture empêche de devenir fou », disait-on. Enfin, un des moyens pour rehausser notre bien-être reste l’amitié ou les relations sociales. C’est un facteur qui améliore la santé mentale des individus. Le meilleur moyen de lutter contre « les névroses du dimanche », ces effondrements de fin de semaine que l’on ressent tous, reste le fait de rencontrer un bon ami. En temps de paix comme en temps de guerre.
Un chirurgien René Leriche, en 1936, définissait la santé par « le silence des organes ». Cet aphorisme aujourd’hui est inexact et obsolète. Surtout pour le cerveau qui, quand il est en perpétuel mouvement, loin d’être silencieux, participe activement à notre bien-être général. Toutefois, il ne faut pas que la guerre dure, car plus elle dure, plus la machine s’use et n’arrive plus à compenser les pertes. Naguère, les études sur la guerre du Vietnam et celles plus récentes en Ukraine ont démontré les mêmes effets délétères sur le cerveau à la longue. La vraie « fureur épique » serait alors la réaction de notre cerveau !
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