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Nos lecteurs ont la parole

Ceux qui décident, ceux qui subissent

À l’aube, dans un village du sud du Liban, une mère réveille ses enfants sans allumer la lumière. Elle a appris à faire sans bruit. À aller vite, aussi. Il ne s’agit pas d’un matin comme les autres. Il ne s’agit pas d’aller à l’école. Il s’agit de partir.

La nuit a été trop longue. Les explosions trop proches. Il y a ce moment, parfois, où rester devient plus dangereux que fuir, même sans savoir où aller. Alors elle rassemble ce qu’elle peut. Pas ce qu’elle veut… ce qu’elle peut. Il y a toujours un tri injuste dans ces moments-là. On laisse derrière soi des objets, mais aussi des habitudes, des repères, une forme de vie.

Elle ne sait pas encore où elle dormira le soir même. Mais elle sait déjà une chose : la décision qui l’a mise sur cette route n’est pas la sienne.

Elle a été prise ailleurs. Dans un autre monde, presque. Un monde de cartes, de calculs, de rapports. Un monde où l’on parle de zones, de positions, de stratégies. Là-bas, les explosions ne coupent pas les phrases.

On raconte souvent les guerres comme si elles naissaient d’un élan collectif. Comme si des peuples entiers se levaient d’un même mouvement, convaincus, déterminés, prêts à en découdre. C’est une histoire qui rassure, peut-être. Elle donne l’impression que tout cela a un sens, une cohérence.

Mais quand on regarde de plus près, ce récit tient mal.

La plupart du temps, les gens ne choisissent pas la guerre. Ils s’y retrouvent.

On pourrait croire que, même dans ces moments-là, il reste des choix. Et d’une certaine manière, c’est vrai. On peut partir ou rester. Se taire ou parler. Aider ou se protéger. Mais ce sont des choix qui se font dans un espace réduit, presque étouffant. Des choix qui n’en sont plus vraiment. Ce ne sont pas des décisions libres.

Les décisions, les vraies, ont déjà été prises. En amont. Par d’autres.

Comme le notait Montesquieu : « Toute personne qui a du pouvoir est portée à en abuser. »

Dans les conflits, cela ne passe pas seulement par des ordres ou des armes. Cela passe aussi par des récits.

On explique. On justifie. On simplifie.

On parle de sécurité, de nécessité, parfois même de paix. On trace des lignes claires entre ceux qui auraient raison et ceux qui auraient tort. Et peu à peu, la complexité disparaît. Le doute devient inconfortable. Refuser devient suspect.

La guerre finit alors par s’imposer non pas comme un choix, mais comme une évidence.

C’est peut-être là que quelque chose de plus discret se joue. Pas seulement la violence visible, celle qui détruit les maisons et interrompt les vies. Mais une autre forme de violence, plus difficile à saisir : celle qui réduit le champ du possible.

On continue de vivre, bien sûr. On continue de décider, à petite échelle. Mais dans un cadre déjà fixé. Dans une histoire dont on ne maîtrise ni le début ni la direction.

Cette mère, au sud du Liban, ne sait rien des équilibres géopolitiques. Elle ne connaît pas les termes exacts des décisions qui ont été prises. Elle ne les a ni votées, ni validées, ni même vraiment entendues.

Et pourtant, elles s’imposent à elle avec une précision implacable.

Elles prennent la forme d’une route à emprunter. D’un sac trop lourd ou trop léger. D’un enfant qu’il faut rassurer sans y croire soi-même.

Elle ne fait pas l’histoire. Elle en subit les conséquences les plus concrètes.

Il serait facile de chercher un responsable unique, une cause claire, une faute identifiable. Mais les guerres sont rarement simples. Elles sont faites d’enchevêtrements, d’intérêts, de peurs anciennes et de décisions récentes.

Ce qui est plus constant, en revanche, c’est cette distance.

Distance entre ceux qui décident et ceux qui vivent avec ces décisions.

Distance entre les mots et les conséquences.

Distance entre les cartes et les corps.

Albert Camus avait dit : « La paix est le seul combat qui vaille d’être mené. »

Mais c’est un combat particulier : il ne fait pas de bruit, il ne se voit pas toujours, et surtout, il n’est pas souvent laissé entre les mains de ceux qui en auraient le plus besoin.

Au bout du compte, les guerres laissent des traces visibles : des villes détruites, des routes vides, des silences trop lourds.

Mais elles laissent aussi autre chose, de plus discret.

Des vies déplacées par des décisions lointaines.

Des existences réorganisées autour de l’urgence.

Des matins qui ne ressemblent plus à des matins.

Et presque toujours, au début de tout cela, il y a quelqu’un qui réveille ses enfants avant l’aube, en espérant simplement pouvoir les mettre à l’abri sans avoir jamais choisi d’en arriver là.

Un adage espagnol rappelle enfin : « Evitar la guerra equivale a ganarla (Éviter la guerre équivaut à la gagner). »

Avocate à la cour

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À l’aube, dans un village du sud du Liban, une mère réveille ses enfants sans allumer la lumière. Elle a appris à faire sans bruit. À aller vite, aussi. Il ne s’agit pas d’un matin comme les autres. Il ne s’agit pas d’aller à l’école. Il s’agit de partir.La nuit a été trop longue. Les explosions trop proches. Il y a ce moment, parfois, où rester devient plus dangereux que fuir, même sans savoir où aller. Alors elle rassemble ce qu’elle peut. Pas ce qu’elle veut… ce qu’elle peut. Il y a toujours un tri injuste dans ces moments-là. On laisse derrière soi des objets, mais aussi des habitudes, des repères, une forme de vie.Elle ne sait pas encore où elle dormira le soir même. Mais elle sait déjà une chose : la décision qui l’a mise sur cette route n’est pas la sienne.Elle a été prise...
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