Face aux violences israéliennes et à ses propres fragilités internes, le Liban oscille entre incapacité et injonction à agir. Le droit international peut-il encore être autre chose qu’un langage de dénonciation ?
Les frappes se succèdent au sud du Liban. Les tensions s’installent. Et, comme souvent, la réponse officielle se limite à une condamnation politique accompagnée d’une mobilisation diplomatique contenue.
Ce réflexe est connu. Il est désormais presque attendu.
Mais il ne suffit plus.
Derrière cette répétition, une question s’impose avec une acuité nouvelle : que peut réellement faire l’État libanais pour que ces violations répétées ne se réduisent pas à un simple constat d’échec ?
La question est politique. Elle est aussi juridique. Et surtout, elle oblige à interroger les instruments dont dispose l’État, ainsi que la manière dont il choisit de les mobiliser.
Car le problème n’est pas uniquement celui de la puissance. Il tient aussi à l’usage des outils disponibles. Un État peut être contraint, fragilisé, limité, sans être pour autant privé de toute capacité d’action.
Le moment actuel présente une singularité qu’il serait imprudent d’ignorer.
L’arrivée à la tête du gouvernement de Nawaf Salam, ancien président de la Cour internationale de justice, ne transforme pas à elle seule les équilibres politiques libanais. Mais elle introduit, au sommet de l’État, une connaissance fine des mécanismes du droit international.
Cela ne change pas tout. Mais cela rend possible une inflexion.
Dans un système institutionnel fragmenté, cette possibilité compte.
Jusqu’à présent, le recours au droit international s’est surtout inscrit dans une logique de dénonciation : résolutions rappelées, violations pointées, communiqués diffusés.
Un langage maîtrisé. Presque ritualisé.
Mais dénoncer ne suffit plus.
Une véritable stratégie juridique suppose autre chose : documenter les violations, qualifier juridiquement les faits, identifier les voies de recours et inscrire cette démarche dans la durée.
C’est un travail lent. Exigeant. Mais indispensable.
Il ne s’agit plus seulement d’utiliser le droit comme un outil politique. Il s’agit d’en faire une politique. L’enjeu n’est pas uniquement externe. Il est aussi interne.
Pendant des années, une partie des Libanais a intégré l’idée que la défense du territoire ne pouvait pas être assurée par l’État seul. Trop faible, trop absent, trop fragmenté. Cette perception a nourri, et parfois légitimé, l’existence d’acteurs armés en parallèle des institutions.
Si les autorités souhaitent aujourd’hui inverser cette logique, elles ne peuvent pas se contenter d’exiger un désarmement. Elles doivent démontrer qu’elles peuvent protéger. Et cette protection ne se limite pas au militaire.
Elle passe aussi par la capacité de l’État à défendre les droits de ses citoyens sur le terrain juridique. À porter, dans les enceintes internationales, les atteintes subies sur son territoire. À inscrire ces violations dans un cadre formel qui empêche leur banalisation. Le droit comme levier politique : c’est ici que le droit change de fonction. Non plus seulement un outil de principe, mais un levier de crédibilité.
Un État qui agit juridiquement envoie un signal clair : il ne subit pas uniquement, il construit une réponse. Il ne se contente pas de dénoncer, il cherche à établir, qualifier, engager.
Les effets ne sont pas immédiats. Le droit ne protège pas un village en temps réel. Il ne remplace pas une stratégie de défense.
Mais il produit autre chose : de la trace, de la mémoire, de la reconnaissance.
Et dans le temps long du droit international, cela finit par compter.
À l’inverse, l’inaction a un coût. Elle banalise les violations. Elle installe l’idée que certaines pratiques, à force de répétition, deviennent tolérables. Elle ouvre la voie à une normalisation progressive, parfois imperceptible, de situations qui devraient rester exceptionnelles.
À terme, elle expose à des dynamiques d’annexion qui s’imposent sans véritable résistance structurée. Surtout, elle conduit à une forme d’effacement.
Car ce qui n’est pas juridiquement construit finit souvent par disparaître politiquement.
Et cela, aujourd’hui, ne peut plus être ignoré.
Au fond, la question est celle de la souveraineté. Non pas comme principe abstrait ou déclaration d’intention, mais comme capacité concrète à agir. Être souverain, c’est mobiliser les instruments disponibles pour défendre ses intérêts, même dans un contexte contraint.
Le droit international est l’un de ces instruments. Il n’est ni suffisant ni miraculeux. Mais il reste, aujourd’hui, largement sous-exploité dans la pratique libanaise.
Dans un contexte où les marges d’action sont réduites, ne pas l’utiliser pleinement ne relève plus seulement d’une limite.
C’est un choix.
Un choix que le Liban ne peut plus se permettre.
Doctorant en droit et enseignant – Université Paris Panthéon-Assas
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