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Nos lecteurs ont la parole

Sous leurs rides

12 janvier 2026

J’ai encore effleuré la mort.

Je la vois qui arrache petit à petit ceux qui m’ont vu grandir, ceux à l’ombre de qui j’ai vu le jour.

Tous ont disparu, ont été remplacés. J’ai essayé d’apprivoiser les nouveaux. De trouver en eux des amis. Mais ils sont si froids… Ils ont le nez au ciel et je leur arrive à peine à la taille… Et puis ils sont si jeunes…

Je suis né en 1975.

J’ai poussé en même temps que la douleur. Ma naissance n’a connu que la mort. La rue dans laquelle j’ai grandi ne mène désormais nulle part. La tombe de mon grand-père se situe derrière une barrière automatique qui en interdit l’accès. Mais son cadavre se voit quand même de loin, il a encore des béances qui lui maculent le corps.

Mon grand-père était un trop honnête homme, puisqu’il les a accueillis chez lui alors qu’il savait qu’ils n’étaient là que pour répandre le sang. Il en a payé de sa vie et de la leur.

Je n’aurai pas le même destin, puisque de mon grand-père demeure le souvenir. Le souvenir tangible d’un deuil qui n’a jamais été fait.

Qui se souviendra de moi une fois qu’ils auront eu ma peau ?

18 janvier 2026

Ils s’en sont pris à Khalil et Azar.

On les a tous entendus hurler au petit matin.

21 janvier 2026

Le rythme auquel Khalil et Azar disparaissent est terrifiant. Leur corps n’est plus reconnaissable. Ecchymoses. Lambeaux de chair pendante. On voit par endroits des os qui leur transpercent la peau.

Il ne reste plus que Chahine, Haykal et moi.

31 janvier 2026

C’est la panique totale. Des portes claquent. Des voix s’élèvent. Ça me déchire. Je ne sais pas ce qu’il adviendra d’eux une fois que je serai parti.

Je pense à Amal. La première que j’ai accueillie avec son mari. C’était une jeune mariée à l’époque. Gilbert est mort depuis longtemps et Amal a vieilli. Ses enfants lui ont installé des caméras dans la maison pour qu’ils puissent la surveiller du Canada. Elle a un cancer qui lui ronge le cerveau, elle oublie beaucoup. Mais elle ne m’a pas oublié. Même si parfois elle menace de me quitter… J’ai réussi à l’en empêcher jusqu’à maintenant, mais les choses ne tiennent plus à moi.

Il y a Artenis et sa fille Talia. Je ne les ai jamais vraiment appréciées. Elles se plaignent du bruit, du tapage, des meubles qui bougent, des fêtes et du bonheur. Mais Artenis est malade, je m’inquiète pour elle malgré tout.

Qu’en sera-t-il de la femme et de la fille de Parsegh ? Une fois mort, je ne pourrai plus les abriter de son poing. Il pourra aller chez sa maîtresse et les mettre à la rue. La police ne leur sera d’aucune aide, elle ne l’a jamais été d’ailleurs. Même pas le jour où Lyda s’est enfuie en hurlant dans la cage d’escalier, suppliant de sa voix hoquetante un commissaire indifférent qui, à l’autre bout du fil, lui a répondu qu’il ne pouvait rien faire « s’il n’y avait pas de traces de violence visibles ».

Joseph, quant à lui, n’aura qu’à se débrouiller avec ses chiens ! S’il y a une raison pour laquelle je suis content de partir, c’est bien pour enfin ne plus entendre ses deux « york » aboyer toute la journée ! En plus c’est un escroc. Je n’ai jamais pu le prouver, mais je le sais, au fond de moi. Et qu’il aille trouver autre part où garer sa vieille Jeep 1951 rouge !

C’est surtout pour Mohammad, Élie et Malak que je me fais du souci. Qui d’autre que moi gardera leur secret ? J’ai accueilli l’amour d’Élie et de Malak sans exiger de papiers. Sans voir de bagues. Ils habitent ensemble « comme un couple marié ». La loi ici m’interdit de le faire. Mais elle n’interdit pas le massacre, elle n’a pas sauvé mon grand-père. Elle n’est pas intervenue pour empêcher la mort de Khalil et Azar, pour rattraper Dagher à temps. Mohammad quant à lui vient de fonder son propre groupe de rock. Où irait-il répéter ? Est-ce que tous les murs supporteraient ses cordes exaltées ?

28 février 2026

Chahine n’est plus. Il n’allait pas bien depuis quelques années déjà. Ils en ont profité pour l’abattre.

Haykal a vieilli de dix ans. La peur me joue sans doute des tours mais il me semble voir de nouvelles rides strier son front.

Une odeur affreuse de mort se répand dans tout le quartier presque désert.

Joseph a pris ses chiens, sa Jeep et un amoncellement de meubles qu’il cachait sur le toit. Amal a pris avec elle Navi, le concierge, qui a préféré la suivre à

Broummana. Parsegh a rejoint sa maîtresse. Malak ne sait pas quoi dire à ses parents. Artenis est hospitalisée. Lyda a contacté KAFA.

Il y a déjà des mois qu’on les a prévenus, que les papiers ont été signés. Comme moi, ils refusaient de se rendre à l’évidence.

14 mars 2026

On a démembré Haykal. On parle de lui donner une vie nouvelle, de le transformer. Je ne reconnais plus ses rides.

13 avril 2026

Il n’y a plus que moi. Je les ai entendus, ils vont commencer demain.

Je m’appelle Issam Makhlouf. J’ai pris le nom de celui qui m’a construit.

J’habite à Saydé, Achrafieh.

J’ai porté autant que j’ai pu mes habitants et leurs vies. Je ne fais que six étages, mais sur mes balcons ont poussé des fleurs et des histoires.

On dit qu’un bel immeuble de 12 étages émergera à ma place : « Alessia 1538 ». Il tendra vers le ciel sans le poids des balcons pour le ralentir. Il ne connaîtra pas l’histoire du quartier et ce sera tant mieux.

Je m’appelle Issam Makhlouf et bientôt il ne restera de moi que ce journal.

Gardez-le, puissent les mots survivre à la pierre.

Myriam Nsouly, premier prix francophone catégorie universitaire

12 janvier 2026J’ai encore effleuré la mort. Je la vois qui arrache petit à petit ceux qui m’ont vu grandir, ceux à l’ombre de qui j’ai vu le jour. Tous ont disparu, ont été remplacés. J’ai essayé d’apprivoiser les nouveaux. De trouver en eux des amis. Mais ils sont si froids… Ils ont le nez au ciel et je leur arrive à peine à la taille… Et puis ils sont si jeunes…Je suis né en 1975.J’ai poussé en même temps que la douleur. Ma naissance n’a connu que la mort. La rue dans laquelle j’ai grandi ne mène désormais nulle part. La tombe de mon grand-père se situe derrière une barrière automatique qui en interdit l’accès. Mais son cadavre se voit quand même de loin, il a encore des béances qui lui maculent le corps. Mon grand-père était un trop honnête homme, puisqu’il les a accueillis chez lui...
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