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Nos lecteurs ont la parole

L’espoir

J’ai 51 ans, je suis né 29 jours avant la guerre, ma conscience est trouble, je n’y comprends pas grand-chose, l’histoire a dessiné mon avenir, mon présent et mon passé avant ma gestation, je suis un enfant jouissif de l’errance, résultat de la deuxième génération de l’exode arménien que je n’ai pas connu mais qui imprègne mes gènes, heureux enfant épigénétique de l’intégration à la libanaise, parfois difficile, toujours complaisante, au final aimante et festive.

Ce Liban multiculturel a accompagné les multiples passages de ma vie incertaine, j’y ai connu la guerre mais peu importe, j’y ai construit des liens indéfectibles à travers les amitiés durables, des amours éphémères, j’y ai bâti surtout le socle de mon histoire personnelle, profondément humaine, un amour merveilleux, fruit savoureux, assemblage hétéroclite de la ville brutale et de la montagne rude. Cet amour inaliénable, criant de vérité, a transcendé la marginalité de l’histoire triviale de mon pays, tiraillée entre un nationalisme valeureux souvent vain et une déshérence régionale suicidaire.

Je suis le spectateur surréaliste, parfois faussement jubilatoire, d’un monde qui m’échappe et s’envole avec le son de ténor des bombes. Lors de ces instants intolérables, je me bouche virtuellement les oreilles, je retiens mon souffle, je joue à l’indifférence devant mes enfants, puis j’ouvre les fenêtres pour nous prévenir de l’éclat traumatisant des vitres qui pourraient éclater comme autant de vies qui se brisent, de familles qui se séparent, d’enfants qui partent, d’un monde qui fait semblant de vivre le bonheur par appel vidéo.

Pour moi, enfant de la guerre, la télécommunication est une rupture éternelle, une ligne qui ne s’ouvre que trop difficilement, une attente obsédante du bruit strident du lien téléphonique. Avide de technologie dans ma vie professionnelle, je bute psychologiquement sur un simple appel avec mes proches, je ne sais plus quoi dire, le traumatisme est profond, ridicule et phobique, suspendu à un sifflement qui tarde à venir, à un interlocuteur souvent absent. Le « syndrome de la disparition », pour moi, est un vieux téléphone à cadran qui ne fonctionne plus, une ligne brisée, et me voilà coupé de mes repères élémentaires.

Du coup, je préfère lire pour m’évader, je sais que dans les pires moments de la guerre, je trouverai toujours au Liban mon bonheur dans les livres, je traverserai une rue polluée, je verrai des détritus, des voitures folles risqueront de m’écraser, mais j’aurai toujours la chance inouïe de tomber sur un livre en arabe, français ou anglais dans la librairie du coin. Ce livre hypothétique est ma délivrance. Une délivrance avec les personnes que j’aime voir plutôt que de les appeler, et tant pis pour l’attente.

Parfois, j’ai des instincts névrotiques alarmants, je me dédouble, je m’habille hasardeusement de toutes les cultures qui ont imprégné ma vie, je me détache ironiquement comme Socrate de chacune d’entre elles et j’essaye en vain de prendre la posture d’un narrateur subjectif. En vain, car je suis comme toujours le spectateur/acteur d’un mauvais film, ou d’un chef-d’œuvre du cinéma indépendant qui ne relève ni de mon appartenance historique ni de mon intégration nationale. J’observe « la banalité du mal » décrite par Hannah Arendt avec toute la culpabilité de mon impuissance. Je suis libanais, donc je dois toujours me sentir coupable, comme si le Procès de Kafka devait être ma destinée, je m’y résigne, mais je veux la paix.

Pourtant, je suis absurdement heureux. Certaines nuits, je me lève, je regarde ma femme, vérifie que son joli corps bouge au rythme de la vie qui m’inspire, je me dirige vers mon fils, il semble rêver de danse effrénée autour d’un ballon imaginaire, je me rends ensuite dans la chambre de ma fille, j’y vois au pied du lit un assemblage d’animaux en peluche heureux, qui s’unissent comme dans une humanité innocente. Ses paupières sont closes et paisibles comme celles de son frère, de sa maman et bientôt de son papa.

J’ai 51 ans, je m’apprête à m’endormir paisiblement, de rêver du bonheur passé avec ma famille et mes amis rassemblés au complet comme dans un film d’Ettore Scola, ce bonheur impalpable que l’on ressent uniquement avec le jaunissement des images révolues. Puis ma pensée vagabonde et je construis l’avenir avec l’espoir intarissable de la joie.

Je suis heureux car je sais que rien n’est jamais définitif, quoi qu’il arrive, des paupières s’ouvriront toujours au petit matin, pour voir que le bonheur simple n’est jamais très loin, il faut juste savoir le saisir avant qu’il ne nous échappe, qu’il ne devienne qu’un souvenir.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

J’ai 51 ans, je suis né 29 jours avant la guerre, ma conscience est trouble, je n’y comprends pas grand-chose, l’histoire a dessiné mon avenir, mon présent et mon passé avant ma gestation, je suis un enfant jouissif de l’errance, résultat de la deuxième génération de l’exode arménien que je n’ai pas connu mais qui imprègne mes gènes, heureux enfant épigénétique de l’intégration à la libanaise, parfois difficile, toujours complaisante, au final aimante et festive.Ce Liban multiculturel a accompagné les multiples passages de ma vie incertaine, j’y ai connu la guerre mais peu importe, j’y ai construit des liens indéfectibles à travers les amitiés durables, des amours éphémères, j’y ai bâti surtout le socle de mon histoire personnelle, profondément humaine, un amour merveilleux, fruit savoureux,...
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