Je suis le mur de sa chambre.
On me croit froid. On me croit muet.
On me pense incapable de comprendre les tempêtes humaines.
Pourtant, je sais reconnaître le bruit d’un cœur qui se fissure.
Ce n’est pas un fracas.
C’est un craquement discret, répété, comme une porcelaine qu’on oblige à tenir encore.
Chaque jour, je l’entends avant même qu’elle n’entre.
Ses pas ont changé.
Autrefois, ils rebondissaient contre moi, pleins d’élan et d’impatience.
Aujourd’hui, ils glissent le long du couloir. Ils hésitent. Ils s’excusent presque d’exister.
La porte s’ouvre sans bruit.
Elle n’a plus la force de claquer quoi que ce soit.
Son sac tombe contre moi, je le reçois toujours.
Il heurte ma surface avec un bruit sourd, chargé de cahiers, d’attentes, de déceptions qu’elle ne dit pas.
Je garde l’empreinte invisible de ce qu’elle abandonne.
Le miroir est en face de moi.
Il lui montre son reflet.
Moi, je recueille ce qu’elle ne supporte pas de voir.
Sa mère l’appelle pour déjeuner.
Une voix simple, vivante, aimante.
Une voix qui ignore le naufrage silencieux qui se déroule ici.
Et c’est toujours à cet instant précis que quelque chose cède.
Les larmes arrivent sans prévenir.
Pas de cris.
Pas de sanglots.
Elles coulent en silence, comme si son corps pleurait à sa place.
Elle reste droite. Immobile.
Le regard accroché à ce visage qu’elle ne reconnaît plus tout à fait.
Ses joues brillent, mais sa bouche reste fermée.
Même pleurer semble être un effort de trop.
Puis elle se redresse.
Toujours ce réflexe de survie.
Elle essuie ses joues avec une rapidité presque violente.
Elle inspire profondément.
Et elle fabrique un visage.
Un visage qui va bien.
Un visage qui rassure.
Un visage qui ment.
Elle sort.
Et moi, je reste avec la chaleur humide de ses larmes incrustée dans mon silence.
Après le repas, elle revient.
Toujours le miroir. Toujours moi.
Toujours cette guerre qu’elle mène contre elle-même.
Dans sa tête, les pensées s’enchaînent :
s’entraîner plus,
manger moins,
travailler davantage,
devenir meilleure,
devenir quelqu’un d’autre,
disparaître un peu.
Mais une voix plus sombre murmure :
À quoi bon ?
La dépression n’entre pas en criant.
Elle s’installe doucement.
Elle s’assoit sur son lit.
Elle respire à son rythme.
Elle parle avec sa voix.
Puis elle s’assoit à son bureau.
La feuille est blanche, mais pour elle, elle est déjà noire.
Les mots se mélangent. Les lignes se brouillent.
Elle lit. Relit. Ne comprend plus.
Chaque phrase devient une preuve qu’elle est en train de perdre quelque chose d’elle-même.
Les souvenirs arrivent alors, trop forts.
Elle se revoit avant.
Concentrée. Brillante. Vivante.
Elle se souvient de la facilité, de la fierté.
Les larmes tombent sur le papier.
Et une pensée s’installe, lente et cruelle :
Peut-être que je n’ai jamais été capable.
Je voudrais me fissurer pour lui dire que c’est faux.
Mais je suis le mur.
Je ne sais que tenir.
Alors elle abandonne l’exercice.
Mais aussi un morceau d’elle-même.
Elle s’allonge sur son lit.
Le silence devient immense.
Il pèse plus lourd que son sac contre moi.
Les questions viennent.
Est-ce que quelqu’un me choisira un jour ?
Pas pour passer le temps.
Pas pour combler un vide.
Mais pour rester.
Elle sait que sa famille l’aime.
Elle le sait avec sa tête.
Mais son cœur ressemble à une pièce vide que même l’amour ne parvient plus à meubler.
Encore le miroir.
Encore les larmes.
Cette fois, ce sont les souvenirs d’enfance qui la frappent.
Une petite fille qui riait trop fort.
Qui croyait que le monde était vaste et sûr.
Elle cherche cette enfant dans son reflet.
Elle ne la trouve pas. Elle pense qu’elle a trahi cette enfant.
Le matin revient. Il revient toujours.
Elle se lève parce qu’il faut se lever.
Elle va à l’école parce qu’elle y est obligée.
Elle rit. Elle parle.
Elle joue parfaitement son rôle.
Et quand quelqu’un demande : « Ça va ? »
Elle sourit plus fort encore.
« Oui, j’ai juste décroché un peu. »
Mais moi, je sais.
Elle est tombée il y a longtemps.
Et personne n’a vu la chute.
Je suis le mur de sa chambre.
Je porte ses silences.
Je garde ses secrets.
Je recueille ses larmes invisibles.
Et chaque nuit, pendant qu’elle dort d’un sommeil lourd et sans rêve,
je me demande combien de temps encore je pourrai rester debout pour la soutenir en silence.
Si seulement on apprenait à écouter les murs.
Tania Samaha, premier prix francophone école secondaire


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