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L’État libanais : cinq étapes cruciales

La formation de l’État libanais pose une problématique particulière dans l’anthropologie historique sur la genèse de l’État, centre détenteur exclusif de ses attributs régaliens centripètes (rex, régis, roi) par rapport à des forces régionales, tribales, communautaires… centrifuges. La Syrie actuelle, après la chute du régime Asad, vit actuellement le dilemme de la centralité et unicité de l’État en conformité d’ailleurs avec tout un patrimoine culturel syrien favorable, mais non profondément intégré dans la culture vivante.

La tendance dominante était autrefois fort répandue que l’État se forme exclusivement par un centre qui s’étend par la force à toute la périphérie à l’exemple de nombre de pays, comme nous l’avions appris à l’école à propos de l’unité italienne et l’unité allemande. D’où les idéologies du nation-building par l’intégration forcée et l’incompréhension de nombreux pays, dont Liban, Suisse, Pays-Bas, Irlande du Nord, Île Maurice, Îles Fidji, Ghana…, dont l’adhésion à la centralité et unicité de l’État s’est opérée par une politique d’accommodation, avec des appellations diverses : mîthâq (pacte), consociatio, diète, alliance, covenant, junktim… C’était le thème de la conférence de l’Unesco à Cerisy-la Salle (France) en 1971 : « L’édification nationale dans diverses régions » avec une communication fort importante de Hans Daalder sur la Suisse et les Pays-Bas. Nous avions ensuite contribué à étendre la comparaison internationale au Liban.

Cinq situations historiques au Liban permettent de parfaire la théorisation sur la genèse de l’État libanais : la Proclamation de l’État du Grand Liban le 1er septembre 1920, le soutien global de tout le Liban à la Proclamation de l’indépendance du 22 novembre 1943, l’accès du président Élias Hraoui au palais de Baabda le 13 octobre 1989, le mouvement populaire massif à la suite de l’attentat terroriste contre Rafic Hariri et son convoi et le retrait de l’armée du régime Assad, et le désastre actuel au Liban avec l’existence d’un État officiel avec, non une milice comme en 1975-1990, mais d’un État parallèle.

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1. Il faut lire et expliquer la Proclamation de l’État du Grand Liban du 1er septembre 1920 dans la perspective de l’adhésion généralisée de toutes les régions et communautés à la centralité et unicité de l’État, surtout à la lumière de documents publiés par l’éminent historien Antoine Hokayem.

2. Le 22 novembre 1943 est une autre date mémorable dans l’adhésion de toutes les régions et communautés à l’État, comme il ressort de toute la recherche historique.

3. Le 13 octobre 1990, à la suite de l’accord de Taëf et l’élection du président Élias Hraoui, il y avait une rébellion contre le nouveau pacte. Le président Élias Hraoui, comme il ressort des Mémoires publiés par Camille Menassa, a déployé tant d’efforts de médiation pour l’accès au palais de Baabda occupé, sans qu’il ne soit contraint de recourir aux forces armées du régime Assad. Le prix du recours à la force armée syrienne a été fort lourd et pour plusieurs années !

La conjoncture historique du 13 octobre 1990 est souvent appréhendée de façon superficielle et partisane à la manière libanaise. La conjoncture du 13 octobre 1990 exigeait non de la démagogie et du populisme, mais une profonde culture de l’État et de la prudence, suivant l’origine grecque et aristotélicienne, car souvent en politique on n’a pas le choix entre le bien et le mal, mais entre le mal et le pire ! Ce fut alors le choix du pire ! La vertu de prudence n’a pas en arabe de traduction appropriée. Elle n’est pas une vertu acculturée dans les comportements.

4. À la suite de l’attentat terroriste contre Rafic Hariri et son convoi, un mouvement populaire massif et sans précédent a débouché sur le retrait de l’armée du régime Assad. Aucun soldat syrien ne pouvait se planter au bord du trottoir !

5. Le cas du Liban aujourd’hui, avec un État officiel et un État parallèle, surtout depuis un accord du Caire revisité du 6/2/2006 conclu avec ceux-là qui ont manqué de prudence le 13 octobre 1990, pose la problématique profonde de l’État libanais, son édification, acculturation et son avenir. L’État est-il l’autorité qui tranche ou qui arrange ? Quand nous parlons d’État de droit, des légalistes – et nous ne disons pas des juristes – versent dans des propos sur le droit, alors que c’est l’État qui est en charge de la mise en œuvre du droit.

Le Liban actuel se trouve dans une situation de partition impossible avec deux États sur un même territoire. Ce fut le cas de l’ex-Yougoslavie, ex-Tchécoslovaquie, Soudan... Il y a eu, dans ces pays, partition négociée. Dans le cas du Liban, la partition est impossible et nullement proposée ou souhaitée. Mais partition de fait en deux États !

Les Libanais ont poussé à outrance l’accommodation, ou consociatio suivant la notion utilisée au cours de la conférence internationale de l’Unesco à Cerisy-La-Salle en 1971, jusqu’à la compromission, musawama à la manière libanaise et les proverbes du terroir, fort utiles dans les rapports interpersonnels mais mortifères dans la vie publique : ma’lech, baynâtina, chû fîha, machîha, tarrîha, ma tahmul al-Sullum bi-l-‘ard… (Ça va, ça ne fait rien, fais marcher…)

L’accommodement (consociatio) dans la formation des États, à l’encontre de forces centrifuges, implique nécessairement, comme toute souveraineté et action étatique, de la force. Les problèmes de souveraineté exigent soit le courage de la décision grâce à un élan populaire généralisée, soit l’action militaire.

Le Liban se trouve confronté à une double conjoncture où il faut distinguer entre le problème interne libanais avec un État parallèle, situation que l’armée nationale, avec une large légitimité populaire, peut régler et doit régler, et le problème d’un Liban occupé par une force régionale contre laquelle tout un arsenal militaire ultratechnologique est engagé.

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Le problème majeur est que le courage manifesté par l’État officiel libanais, par le chef de l’État, le chef du gouvernement, le ministre des Affaires étrangères et des forces politiques… se heurte encore à nos « libanaiseries » coutumières, suivant l’expression d’Anthony Samrani, le « dialogue saisonnier », suivant l’expression de Melhem Chaoul et nos équilibrismes d’autrefois ! Tout le patrimoine, avec les cinq exemples historiques précités depuis le 1er septembre 1920, est liquéfié au moment le plus critique de l’histoire du Liban.

L’armée syrienne était intervenue le 13 octobre 1990 pour la centralité et unicité de l’État. On ne peut compter sur Israël, avec le coût le plus exorbitant et le plus menaçant, pour une autre réédition d’un 13 octobre 1990 !

Membre du Conseil constitutionnel, 2009-2019

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La formation de l’État libanais pose une problématique particulière dans l’anthropologie historique sur la genèse de l’État, centre détenteur exclusif de ses attributs régaliens centripètes (rex, régis, roi) par rapport à des forces régionales, tribales, communautaires… centrifuges. La Syrie actuelle, après la chute du régime Asad, vit actuellement le dilemme de la centralité et unicité de l’État en conformité d’ailleurs avec tout un patrimoine culturel syrien favorable, mais non profondément intégré dans la culture vivante.La tendance dominante était autrefois fort répandue que l’État se forme exclusivement par un centre qui s’étend par la force à toute la périphérie à l’exemple de nombre de pays, comme nous l’avions appris à l’école à propos de l’unité italienne et l’unité...
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