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Nos lecteurs ont la parole

L’ennemi (3) : les raisins de la colère

Le duel entre les deux peuples palestinien et israélien a pris des dimensions démesurées. Le nœud gordien de cette dispute territoriale s’est cristallisé au cours des décennies, autour du concept des deux États. Ce compromis fut initialement rejeté par l’ensemble des pays arabes, qui voyaient dans cette politique imposée par les puissances coloniales une usurpation territoriale, déclenchant la Nakba de 1948. La présence de réfugiés éparpillés dans les camps de la misère ajoutait une dimension humanitaire. En contrepartie, cette période, ébranlée par la crise de Suez, allongée par la guerre de 1967, allait voir un exode massif de « juifs arabes », sous l’impulsion de l’antisémitisme, l’escalade des hostilités, des vagues d’émeutes, des persécutions, des confiscations de biens, une perte de la citoyenneté et des lois discriminatoires. Quoi qu’il en soit, un réveil tardif contre le colonialisme qui avait empreint dans la mémoire collective les intempéries des guerres d’indépendance, et des coups d’État, souvent sous le prétexte de supporter la cause palestinienne, par des dictateurs accusés d’être les marionnettes de gouvernements étrangers, avait associé la présence d’Israël avec le retour inacceptable de l’emprise coloniale sur les terres de l’islam.

Après une longue période de soumission au califat ottoman, la fièvre nationaliste ne s’est réveillée qu’avec l’intrusion de la culture occidentale, instiguée par la campagne d’Égypte de Bonaparte. Dans L’Orientalisme, Edward Said dénonce l’image stéréotypée, le croquis falsifié de l’Orient, fabriqués par l’Occident, mais surtout la suspicion d’avoir élaboré un système de pensée dont les rouages seraient orientés vers la mainmise sur les richesses, la corruption de la culture et la consolidation du pouvoir dans le but de maintenir une hégémonie permanente. La période des révoltes nationalistes arabes était autant culturelle que politique, souvent supportées par des idéologies importées, tronquées par manque d’intégration, mal adaptées aux traditions sociales, souvent amalgamées à l’enduit de la religion, incapables à elles seules de maintenir une cohésion communautaire, pour finalement échouer par une implosion dont les ingrédients étaient la corruption, la mauvaise gérance, l’autocratie et les abus de pouvoirs usurpateurs.

La politique de l’autruche suivie par les dictatures préoccupées par le pouvoir, ainsi que par l’Organisation de libération de la Palestine préoccupée par l’acquisition d’une patrie de substitution, tout en proclamant support à la cause palestinienne, laissant dégager une menace permanente, bénéficiait d’un pouvoir despote et abusif, autant que d’une manne financière pétrolière, pendant qu’Israël se construisait une présence indélébile dans la région, et un changement radical dans le panorama politique. La cause palestinienne allait jouer le rôle de l’épée de Damoclès dans le maintien de l’autocratie.

L’antagonisme entre l’Est et l’Ouest date depuis des millénaires. Si le berceau de la civilisation est la Mésopotamie, son épanouissement devait attendre l’ascension de la Grèce antique, une notion contestée par les autochtones. Les guerres médiques, dont la motivation fondamentale selon Hérodote était la soumission des cités grecques, relatent les ambitions territoriales de la Perse, endiguées par les victoires de Marathon, de Thermopyles, de Salamine. La fin de l’expansion perse signalait la préservation de la culture et des institutions de la Grèce antique et inaugurait l’ascendant d’Athènes. Ces guerres avaient cependant laissé une cicatrice profonde dans la mémoire collective. L’intention d’effacer les séquelles de l’agression, deux siècles plus tard, était certainement brûlante dans la pensée d’Alexandre le Grand quand il avait franchi l’Hellespont, avec l’ambition de propager l’hellénisme. Son ambition d’aligner les cultures, renforcée par un mariage avec Roxanne, une princesse perse, et des échanges commerciaux et culturels, ne put achever la tâche énorme qu’il s’était assignée. La bataille d’Actium, en 31 av. J.-C, emblématique de la victoire d’Octave sur le dernier descendant de la dynastie des Ptolémée, Cléopâtre, confirmait la suprématie de Rome sur le monde grec.

Pour pouvoir contrôler son empire, Rome s’était déplacée vers l’Orient. Byzance, la deuxième Rome, s’est trouvée en conflit avec l’Empire perse des Sassanides. La conquête de la Mésopotamie par les forces arabes au VIIe siècle, enflammées par la fougue de l’intransigeance, allait se heurter à la citadelle de Constantinople. Après deux siècles de ferveur chrétienne, les campagnes militaires des croisades allaient toucher à leur fin. « Peu d’Arabes avaient mesuré d’emblée l’ampleur de la menace venue de l’Ouest » ; « le sac de Jérusalem, point de départ d’une hostilité millénaire entre l’Orient et l’Occident, n’aurait provoqué, sur le moment, aucun sursaut. » Cependant, la chute de la ville aux mains de Mehmet II, moment charnière dans l’histoire du Moyen-Orient, allait provoquer un choc profond dans la chrétienté.

Devant la divergence entre les cultures délimitant les identités, mais surtout l’ascendant des religions et leur emprise sur les esprits, tout rapprochement entre l’Est et l’Ouest devenait un terrain de discordes et de malentendus. La notion de « conflit des civilisations » ne faisait que s’amplifier, pendant qu’une dissociation sociale et économique rendait tout dialogue difficile à contempler.

Le peuple palestinien n’allait pas attendre des siècles pour chercher à récupérer ses domaines. Depuis l’exode juive vers la terre de Palestine, l’acquisition de terrains, la tension entre juifs et musulmans ne faisait que s’aggraver. Le conflit perdure depuis les années 1920, atteignant son paroxysme avec les émeutes de 1929 autour de l’accès au mur des Lamentations, puis prenant une tournure plus violente avec « La grande révolte arabe », et finalement aboutissant à la Nakba en 1948, qui avait déchaîné la migration et la dispersion d’une partie du peuple arabe de la Palestine mandataire.

Les relations entre l’islam et l’Occident s’étaient déjà détériorées bien avant. Après avoir combattu aux côtés de l’Angleterre contre l’Empire ottoman, entraînant la chute du califat, une plaie profonde dans l’identité islamique, les Arabes se sentirent trahis lorsque l’Angleterre s’était dérobée à la promesse de créer un empire arabe avec Damas comme capitale. Pour s’assurer du support mondial juif, l’Angleterre avait signé la déclaration Balfour en 1917, portant la promesse d’un « foyer national pour le peuple juif », une présence considérée nécessaire pour la protection du canal de Suez. Des vagues d’immigration européenne juive encouragée par le sionisme ont alors afflué vers le littoral de la Palestine. Pourtant, le judaïsme ne supportait pas entièrement l’idéologie politique du sionisme, accusé de servir ses intérêts politiques et l’État d’Israël, rappelant que « l’acceptation et la miséricorde sont le chemin à suivre pour rejoindre Dieu ». Entre-temps, un rapprochement entre des dirigeants islamiques et le régime nazi, sous forme de coopération politique et militaire, prenait l’apparence d’un partenariat dépassant les doctrines raciales ou religieuses.

Le conflit, envenimé par la politique équivoque de l’Angleterre parallèle aux activités subversives d’organisations paramilitaires sionistes, comme le Haganah, a connu différentes étapes depuis ses prémisses. Entre-temps, devant l’absence d’une entité nationale, et pour avoir une tribune unifiée, une islamisation progressive du narratif politique, sous l’influence du mufti de Jérusalem, Amin al-Husseini, capturait les esprits. Éventuellement, l’inclusion de la rhétorique attribuée à l’idéologie du waliy el-fakih, encadrée par celle de l’islamisme sunnite radical, ajoutait un dérèglement plus tyrannique au conflit.

Cette trajectoire vers l’intempérance ainsi que l’état de déni permanent, à distance du sécularisme national, ont piétiné le potentiel d’un marché politique et bloqué toute résolution. Cette période tourmentée allait permettre une croissance démographique de la population juive aspirant à un retour en Terre promise. Appuyée par un judaïsme biblique théophanique, manipulée par une propagande sioniste efficace, elle a vu s’imposer une radicalisation politique du gouvernement. De ce fait, le sionisme a acquis une teinte religieuse irrévocable. La tournure messianique du conflit allait ouvrir les vannes de la violence, et atteler tout compromis à un dénouement considéré non négociable par les autorités divines de l’au-delà.

À suivre…

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Le duel entre les deux peuples palestinien et israélien a pris des dimensions démesurées. Le nœud gordien de cette dispute territoriale s’est cristallisé au cours des décennies, autour du concept des deux États. Ce compromis fut initialement rejeté par l’ensemble des pays arabes, qui voyaient dans cette politique imposée par les puissances coloniales une usurpation territoriale, déclenchant la Nakba de 1948. La présence de réfugiés éparpillés dans les camps de la misère ajoutait une dimension humanitaire. En contrepartie, cette période, ébranlée par la crise de Suez, allongée par la guerre de 1967, allait voir un exode massif de « juifs arabes », sous l’impulsion de l’antisémitisme, l’escalade des hostilités, des vagues d’émeutes, des persécutions, des confiscations de biens, une perte de...
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