Des cartons d’œufs en chocolat se retrouvent ballottés depuis une semaine dans un camion à destination de Debel et Aïn Ebel, deux villages frontaliers. Le convoi du nonce apostolique, chargé de produits alimentaires et autres denrées de première nécessité, a été contraint de rebrousser chemin, privant les habitants, pris entre deux feux, des ravitaillements et provisions qui devaient leur permettre, pour un temps, de tenir bon. Comment sinon résister sur cette terre qu’ils refusent d’abandonner, pour ne pas se voir réduits, comme beaucoup d’autres habitants du Sud, au statut de « déplacés » ?
Des gâteries destinées aux enfants ; un œuf qui contient une surprise, qu’on fend avec émerveillement avant de goûter au chocolat qui coule sur les lèvres et se mêle aux larmes d’une enfance avortée. Un moment suspendu pour leur faire oublier, ne serait-ce que pour un bref instant, les menaces qui pèsent sur leur village, sur un quotidien de plus en plus précaire et leur scolarité écourtée, la réalité de leurs corps frêles s’abritant à chaque déflagration sous des toitures fissurées qui laissent s’infiltrer la peur et les ténèbres.
Pour contrer ce glissement dans l’horreur et l’indescriptible, je m’obstine chaque matin à m’enquérir du sort de ces cartons qui n’arrivent toujours pas à destination. « Et les œufs en chocolat, pas encore livrés ? » Un leitmotiv, un rabâchage qui finit par lasser mon interlocuteur soucieux d’acheminer surtout des produits – comme les médicaments, le pain ou l’eau – bien plus indispensables que mes lapins ou autres figurines de Pâques.
Mais je ne lâche pas prise et guette le prochain convoi, comme d’autres le feraient pour une livraison d’armes. « Anne ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Et nos œufs en chocolat ? »
Comme si c’était un antidote à la guerre, un élixir de vie, l’équivalent d’une potion magique qui rendrait invincibles tous ceux qui ont décidé de ne pas partir, un atout de poids qui ferait basculer à notre avantage toutes les négociations. Si certains détiennent la bombe nucléaire, eh bien nos villages se muniront d’œufs en chocolat pour intimider l’adversaire et saboter ses diaboliques desseins d’annexion.
Et ces œufs ? Ces lapins ? Ces poussins ? Le bataillon va finir par fondre dans le camion comme nos illusions et priver nos enfants d’une récréation, un sparadrap sur leurs écorchures juvéniles.
À la seconde même où on m’informait que les cartons ne seront pas livrés, vu l’intensité des combats, les yeux écarquillés, j’assistais en direct à la télé à un spectacle loufoque durant lequel un lapin – et non des moindres –
après une chasse aux œufs dont nos enfants ont été sevrés, sort du chapeau d’un prestidigitateur et se fige, les oreilles dressées, aux côtés du bouffon décoloré.
Au lieu d’annoncer la résurrection du Christ en ce dimanche pascal, le président américain fait part de sa volonté d’anéantir, non le régime sanguinaire des mollahs, mais la civilisation iranienne, et pourquoi pas, si ça lui chante, la planète toute entière.
Est-ce une interprétation contemporaine d’Alice au pays des merveilles ? Un revirement du lapin blanc censé à l’origine entraîner la fillette dans une quête initiatique et assurer son passage de l’innocence à l’âge adulte ?
Sauf que sorti de l’imaginaire du bouffon américain, le lapin ne peut incarner qu’une version sombre de l’histoire, embarquant l’héroïne dans une aventure périlleuse, face à un monde soumis à la loi du plus fort et à la violation constante des droits de l’homme.
Le lapin de la Maison-Blanche me nargue et me rappelle notre impuissance à assurer aux familles de ces villages, de plus en plus isolés, une chasse aux œufs. Un semblant de célébration. Quel ventriloque a-t-il pu enfiler le costume de lapin et se tenir aux côtés du président, lui soufflant ces insanités proférées en guise de discours pascal ?
Animée par la colère et la frustration, je m’avance vers l’écran pour me mesurer au lapin blanc. Au grotesque.
Pour briser le quatrième mur et m’emparer des oreilles de l’animal. L’enlever pour le gaver encore plus, suffisamment pour l’emporter vers le Sud et l’offrir à tous ses enfants en guise de piñata qui, suspendue à une branche de nos oliviers centenaires, recevra sans ménagement les coups de bâton pour crever la bête et faire se répandre sur cette terre tant convoitée les œufs de Pâques, tous ceux qui ont été confisqués, par centaines, par milliers… pour qu’aucun enfant de mon pays ne soit privé de l’enchantement et la magie des fêtes.
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