J’étais invitée à animer un ciné-club dans une paroisse, en pleine semaine sainte. Le choix du film s’est imposé presque naturellement : Romero. Je n’avais pas l’intention d’en faire le sujet d’un article. Et pourtant, au fil des scènes, une force inattendue comme une évidence s’est imposée : nous avons aujourd’hui cruellement besoin d’un Romero dans le monde. À la place des dirigeants cyniques, calculateurs ou violents, il nous manque des voix capables de dire la vérité sans armes, sans haine, mais avec une détermination désarmante. Certains objecteront : cela ne fonctionne pas face à des hommes sanguinaires. Il faut bien se défendre. Or justement, ce film nous oblige à regarder cette objection en face, séquence après séquence.
Dès le début, le ton est donné. Romero apparaît comme un homme simple, presque effacé, nommé archevêque sans faire de vagues. Il ne semble pas être un révolutionnaire, mais incarne une forme de prudence et de neutralité. Cette première étape est essentielle : elle nous montre que le courage n’est pas inné, qu’il se construit. Romero n’est pas un héros dès le départ. Il est comme beaucoup d’entre nous, hésitant, conscient des risques, attaché à une certaine stabilité.
Puis survient le passage charnière : l’assassinat de son ami prêtre. C’est un moment d’une intensité bouleversante. Le corps gît, silencieux, tandis que l’injustice crie. C’est là que tout bascule. Romero n’est plus simplement un homme d’Église ; il devient un témoin. Face à l’atrocité, il répond par une parole qui refuse de se taire.
Vient ensuite la décision de célébrer une seule messe pour tout le pays, en mémoire du prêtre assassiné. Ce choix est profondément symbolique, unifie, rassemble et transforme le deuil en acte collectif. Ce n’est pas une riposte armée, mais une réponse spirituelle et politique à la fois. Dans cet épisode, on voit clairement que la force de Romero réside dans sa capacité à mobiliser les consciences plutôt qu’à attiser la peur.
Au fil du film, les tensions s’intensifient. Les autorités militaires deviennent de plus en plus oppressives. Les disparitions, les exécutions sommaires, la terreur s’installent. Et pourtant, Romero ne cède pas. Un instant particulièrement poignant montre des paysans venant lui raconter la brutalité subie. Leurs visages, leurs voix tremblantes, incarnent une souffrance brute. Romero écoute. Il ne détourne pas le regard. Cette écoute devient un acte de résistance. Là encore, l’œuvre apporte une réponse à l’objection selon laquelle la vie serait réduite à la peur, ou la dignité destinée à être écrasée.
Un passage marquant est celui où Romero prononce ses homélies radiodiffusées. Sa voix traverse les murs, atteint les foyers, pénètre les consciences. Il dénonce clairement les injustices, nomme les responsables, appelle les soldats à désobéir aux ordres injustes. C’est un moment d’une audace incroyable. Il ne prend pas les armes, cependant il attaque le cœur même du système : l’obéissance aveugle. Ce cri est fondamental pour comprendre pourquoi nous avons besoin d’un Romero aujourd’hui. Il ne s’agit pas de naïveté, mais d’un courage lucide qui vise à briser les mécanismes de la brutalité.
Le film montre aussi les critiques auxquelles il fait face. Certains, même dans l’église, le jugent imprudent, dangereux. Ils craignent que ses paroles n’aggravent la situation. C’est une tension très actuelle : faut-il parler au risque de provoquer, ou se taire pour préserver une paix apparente ? Romero choisit la vérité, même si elle dérange. Et c’est précisément ce choix qui le rend si nécessaire dans notre monde.
Enfin, le tournant final reste gravé comme un sommet tragique et lumineux à la fois. Romero est assassiné en pleine messe. Le geste est d’une violence extrême, mais aussi d’une clarté terrible : même la parole la plus pacifique peut être perçue comme une menace par un pouvoir injuste. Et pourtant, ce n’est pas une défaite. Le silence qui suit, les regards, la mémoire qui s’installe, tout indique que quelque chose a été semé.
Alors, oui, certains diront encore que cela ne suffit pas face à la barbarie. Mais le film nous oblige à poser une autre question : que devient le monde si nous renonçons à toute parole de vérité sous prétexte qu’elle est dangereuse ? Romero ne nous offre pas une solution facile. Il nous montre un chemin exigeant, fragile, mais profondément humain.
En sortant de la projection, je n’avais pas seulement vu un film. J’avais été confrontée à une exigence. Celle de ne pas céder à la logique de la violence comme seule réponse possible. Celle de croire, malgré tout, qu’une voix peut encore changer quelque chose. Peut-être pas immédiatement, ni sans coût. Mais suffisamment pour que l’espoir ne soit pas totalement étouffé.
Sans doute, aujourd’hui, il est impératif de promouvoir une diplomatie pacifique et d’assurer la protection des opprimés.
Avocate à la cour
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

