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Nos lecteurs ont la parole

Une génération libanaise apprend à survivre, pas à étudier

Il a les yeux rivés sur deux écrans à la fois. L’un affiche le cours, l’autre, des messages de coordination d’une ONG qui distribue de la nourriture à quelques rues. Il prend des notes d’une main et gère des listes de bénéficiaires de l’autre. Il est présent, mais aussi ailleurs. Il fait ce qu’il peut. Ma camarade n’a presque rien dit depuis des jours. Sur notre groupe WhatsApp, elle nous raconte. Elle a ouvert son ordinateur et rejoint sa classe sur Zoom. Elle s’asseoit en silence, après avoir appris qu’un immeuble a été frappé près de son appartement. Elle n’a pas coupé la connexion, mais elle n’a pas non plus vraiment suivi le cours. Elle était là, comme si nous étions présents à son propre enterrement.

Et en face d’eux, de nous, un professeur. Il a les traits tirés, le regard qui cherche quelque chose derrière les rectangles noirs alignés sur son écran. Il pose une question et le silence lui répond. Il attend, reformule et attend encore. Puis il continue, parce que c’est ce qu’il y a à faire, c’est la seule dignité qui reste quand le reste s’effondre.

Je suis une étudiante en sciences politiques à l’AUB. Ce semestre, j’étudie la régulation des conflits, la justice transitionnelle, la politique libanaise, la sociologie et les études américaines. Cela fait presque trente jours que je vis dans un appartement à Beyrouth, dans un pays en guerre, avec, chaque matin, les mêmes questions en tête : l’électricité sera-t-elle toujours là d’ici à quelques heures ? L’internet tiendra-t-il ? La nuit apportera-t-elle de nouvelles (mauvaises)

nouvelles ?

L’ironie de ma situation ne m’échappe pas. Elle ne devrait échapper à personne. J’apprends à analyser les conflits en les vivant, j’étudie comment les sociétés se reconstruisent après le trauma, pendant que mon pays accumule les traumatismes. Il existe dans cette absurdité quelque chose de profondément libanais, une façon de continuer à fonctionner dans un état de rupture permanent. Comme si l’urgence était devenue le décor ordinaire de la vie.

Évidemment, ce que je vis n’est pas une exception. C’est une règle. Saviez-vous que la quasi-totalité des 3 430 étudiants de l’AUB subissent des troubles émotionnels graves ? Des troubles du sommeil? Une perte totale de motivation académique ? Près de la moitié des étudiants interrogés ont exprimé des inquiétudes quant à leur capacité d’accéder aux ressources nécessaires pour continuer à étudier (https://doi.org/10.3389/feduc.2025.1658341). Nous ne parlons pas de difficultés passagères. Nous parlons d’une génération entière mise en état de misère et de survie cognitive.

À l’échelle du pays, les chiffres sont tout à fait accablants. Selon l’Unicef et le ministère de l’Éducation (MEHE), seulement 327 721 enfants étaient inscrits dans les écoles publiques libanaises durant l’année scolaire 2024-2025, un effondrement considérable par rapport aux années précédentes. Plus d’un million d’élèves et 45 000 enseignants ont été directement touchés par le conflit. Environ 40 % des écoles publiques ont été converties en centres d’hébergement pour personnes déplacées, et 30 % supplémentaires se trouvaient en zone de combat (Centre for Lebanese Studies/REAL Centre, Université de Cambridge, novembre 2024). Ce n’est qu’après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu que plus d’un enfant sur quatre restait hors de l’école (Enmaeya/Unicef Humanitarian Situation Report, 2025). Une salle de classe transformée en dortoir, c’est une école qui disparaît. Ce qu’on y perd ne se mesure pas en mètres carrés, mais en années d’apprentissage, en destins basculés, en avenir hypothéqué.

Je pense souvent à mes professeurs. L’un d’eux, qui enseigne justement la régulation des conflits, n’a manqué aucune séance. Il est présent chaque semaine, chaque jour, ponctuel, structuré, avec ses questions lancées dans le vide à destination d’écrans éteints. Je ne sais pas ce que cela lui coûte, mais je sais ce que je vois : quelqu’un qui a décidé, chaque matin, que cela valait encore la peine de se battre pour une salle de classe même virtuelle, même silencieuse.

Ce choix-là, anodin en apparence, est en réalité politique. Car dans un pays où l’État a délégué aux établissements eux-mêmes la décision entre cours en présentiel et à distance, abandonnant chaque école à sa propre gestion du risque, continuer d’enseigner est un acte de résistance tranquille contre une indifférence institutionnelle de fond.

Ce qui se passe devant nous, dans nos salles de classe, a un nom. Il dépasse la crise éducative et marque le début de la prochaine vague d’émigration. En 2025, selon les données de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 220 000 Libanais ont quitté le pays, un chiffre monstrueux qui représente la troisième grande vague migratoire de l’histoire moderne du Liban (The Beiruter/IOM, 2026). La majorité sont des jeunes entre 20 et 40 ans. Des médecins, ingénieurs, enseignants et étudiants sur le point de finir leurs études ! Une corrélation apparaît clairement : plus le niveau d’éducation est élevé, plus le désir de partir est fort. 63 % des Libanais entre 18 et 29 ans souhaitent émigrer (www.arabbarometer.org/2022/04/), 61 % de ceux qui ont un diplôme universitaire veulent quitter le pays, contre 37 % de ceux qui n’ont qu’un niveau secondaire. Ce n’est pas un hasard, c’est la logique cruelle d’un pays qui investit dans la formation des jeunes pour les regarder partir. Qui n’a aucune alternative à leur offrir.

Les étudiants libanais ne sont pas des victimes passives. Le jeune homme qui coordonne une ONG pendant son cours fait preuve d’un sens civique que beaucoup pourraient lui envier. Celle qui a ouvert son ordinateur le même jour après l’explosion du bâtiment voisin démontre une résilience que les statistiques ne sauront jamais mesurer. Et les professeurs qui enseignent à des écrans noirs font quelque chose qui tient du miracle ordinaire.

Mais la résilience n’est pas une politique publique. On ne peut pas demander à une génération entière de tenir par la seule force de sa volonté, pendant que l’État se décharge de ses responsabilités, que les bâtiments scolaires servent d’abri et que les enseignants sont payés en monnaie de singe.

Je m’adresse à tous ceux qui lisent ces lignes, qu’ils aient 21 ans ou 60, qu’ils soient parents, enseignants, décideurs ou simplement citoyens d’un pays qui se cherche. L’éducation n’est pas un service parmi d’autres que l’on peut suspendre en temps de crise. Elle permet à une société de se reconstruire. Quand on la laisse se déliter, silencieusement, graduellement, dans l’indifférence du débat public, on ne perd pas seulement une année scolaire, mais la matière même dont est fait l’avenir.

Le Liban reconstruit ses routes. Il reconstruit ses façades. Mais une génération qui a appris à survivre au lieu d’apprendre à penser ne se reconstruit pas avec du ciment. Et cette génération-là, personne ne semble l’avoir encore comptée parmi les dommages de la guerre.

Rena RASLAN

Étudiante en sciences politiques à l’AUB

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Il a les yeux rivés sur deux écrans à la fois. L’un affiche le cours, l’autre, des messages de coordination d’une ONG qui distribue de la nourriture à quelques rues. Il prend des notes d’une main et gère des listes de bénéficiaires de l’autre. Il est présent, mais aussi ailleurs. Il fait ce qu’il peut. Ma camarade n’a presque rien dit depuis des jours. Sur notre groupe WhatsApp, elle nous raconte. Elle a ouvert son ordinateur et rejoint sa classe sur Zoom. Elle s’asseoit en silence, après avoir appris qu’un immeuble a été frappé près de son appartement. Elle n’a pas coupé la connexion, mais elle n’a pas non plus vraiment suivi le cours. Elle était là, comme si nous étions présents à son propre enterrement. Et en face d’eux, de nous, un professeur. Il a les traits tirés, le regard qui cherche...
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