L’éducation n’est pas d’abord un savoir transmis, mais une manière d’habiter le monde. Elle ne consiste pas seulement à former l’intelligence, mais à orienter l’être. Dans sa forme originelle, elle était une transmission lente, incarnée, où la famille jouait le rôle de premier lieu du sens. L’enfant n’y recevait pas seulement des connaissances, mais une manière de voir, de juger et de sentir, inscrite dans une continuité vivante.
Cette verticalité de la transmission reposait sur une hiérarchie du sens : l’ancien y guidait le jeune, non par domination, mais par dépôt d’expérience. L’existence y était structurée par des repères stables, permettant à la conscience en formation de ne pas se disperser dans le chaos du multiple.
Or, la modernité introduit une autre configuration : celle d’une horizontalité infinie de l’information. L’enfant n’est plus seulement formé, il est exposé. Le monde ne lui est plus transmis de manière filtrée et interprétée, mais livré dans son immédiateté brute. Cette abondance, sans médiation suffisante, produit un excès du visible sur le compréhensible, et un déséquilibre entre perception et maturation intérieure.
Ainsi, le sujet en devenir se trouve confronté à une pluralité de discours qu’il ne peut encore hiérarchiser. La conséquence n’est pas seulement cognitive, mais existentielle : la difficulté à construire une unité intérieure. Lorsque tout se vaut dans l’apparition, rien ne se stabilise dans l’être.
Dans ce contexte, l’introduction précoce de logiques de conflit dans la formation de l’enfant pose une question plus profonde encore : celle de la structuration de sa conscience éthique. L’enfance est un temps de plasticité, où l’âme se construit par imitation et intériorisation. Y inscrire des catégories de combat comme principe fondateur du rapport au monde revient à risquer une ontologie de la tension permanente, où l’autre est d’abord perçu comme adversaire avant d’être compris comme altérité.
Or, une société ne se fonde pas uniquement sur ses institutions visibles, mais sur la qualité invisible des consciences qu’elle produit. L’enfant est déjà le germe du citoyen ; et la cité n’est jamais que le déploiement collectif de ces germes. Il existe ainsi une continuité silencieuse entre l’intime et le politique, entre l’éducation première et la forme historique d’un peuple.
Dès lors, la question éducative devient une question métaphysique : que voulons-nous faire advenir dans l’être humain ? Une conscience fragmentée, réactive, exposée à l’infini des influences ? Ou une conscience capable d’unité intérieure, de discernement et de présence à soi ?
Il ne s’agit pas de rejeter la modernité, mais de penser une médiation. La famille retrouve ici son rôle de matrice symbolique, non comme fermeture, mais comme première mise en forme du monde. L’école devient alors un lieu de discernement, où le savoir n’est pas accumulation, mais structuration de l’esprit. Quant à la « techne » moderne, elle doit être comprise comme un prolongement de l’intelligence humaine, et non comme son substitut.
Ainsi, éduquer revient à instaurer une harmonie entre transmission et liberté, entre héritage et invention. C’est former un être capable de rester un, malgré la multiplicité du monde. Et c’est peut-être là, finalement, que se joue le destin des cités : dans la qualité de silence intérieur qu’elles parviennent à offrir à ceux qui les habitent.
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