Des débris après une frappe israélienne près d'un checkpoint de l'armée libanaise à Aamriyé, au sud de Tyr, le 31 mars 2026. Photo Kawnat Haju/AFP
Les images de notre armée évacuant ses positions dans le Sud, tout en laissant derrière elle des habitants refusant d’abandonner leurs foyers face au conflit entre le Hezbollah et Israël ainsi qu’aux incursions israéliennes, soulèvent une question fondamentale : à quoi sert un État incapable de défendre ses frontières contre l’invasion et l’occupation ?
La question est légitime. Dans notre contexte, elle conduit souvent à un raisonnement selon lequel le Liban ne disposerait pas des infrastructures élémentaires nécessaires à sa propre défense, ce qui reviendrait à légitimer la résistance armée.
La réalité est pourtant beaucoup plus simple : aucune armée de la région n’est en mesure de remporter une guerre contre Israël ; aucun groupe proxy ne peut prétendre à une victoire qui dépasse la simple survie ; et le Liban ne peut fonctionner comme un pays gouvernable — quelle que soit la sophistication de ses capacités militaires — tant qu’il ne se désengage pas entièrement des guerres régionales.
Cela ne signifie ni la paix avec Israël ni la soumission au sionisme. Cela signifie la neutralisation, autrement dit la pacification de notre espace géographique. Et cela suppose l’adoption d’une politique trop souvent mal comprise : la neutralité.
La neutralité ne consiste ni à minimiser la détresse des Palestiniens en renonçant à toute exigence morale, ni à établir une équivalence avec les crimes israéliens. Elle consiste à exiger que le Liban cesse de payer un prix exorbitant en servant de théâtre au conflit arabo-israélien ou, dans la phase plus récente, aux impératifs de survie du régime iranien.
C’est aussi une garantie de sécurité qui, fût-ce brièvement, a déjà fait ses preuves dans notre histoire contemporaine.
Neutralité et diplomatie
Nous en avons connu l’expérience dans les années 1960. Durant la majeure partie de cette décennie, le Liban fut épargné à la fois par les ondes de choc du nassérisme et du nationalisme arabe et, de manière plus décisive encore, par les retombées de la guerre israélo-arabe de juin 1967. Notre frontière sud est demeurée relativement calme à une époque de bouleversements profonds dans la région, permettant l’émergence de bases institutionnelles et les premiers pas d’une réforme conduite par l’État — autant d’éléments dont nous avons aujourd’hui un besoin vital. Par la suite les escarmouches transfrontalières et les raids israéliens contre notre aéroport ont arrimé le Liban au conflit israélo-palestinien. Puis, dès 1969, notre destin s'est trouvé lié à l’Accord du Caire et à la présence armée du Fatah dans le Liban-Sud.
Plus de cinquante ans plus tard, le Hezbollah entend nous maintenir enfermés dans cette même impasse et arrimer le Liban aux intérêts du régime iranien en exposant l’ensemble du pays à une nouvelle guerre avec Israël. Pour que la neutralisation prenne corps — et pour que la neutralité puisse fonctionner — nous avons besoin d’aide. D’une aide comparable à celle accordée aux États vulnérables incapables de préserver, seuls, la paix à laquelle ils aspirent.
Cela suppose une convergence des volontés aux niveaux local, régional et international. Et, pour y parvenir, une diplomatie proactive est indispensable.
L’appel de notre président et de notre Premier ministre en faveur de négociations directes avec Israël sous médiation américaine constitue un premier pas. Mais il ne saurait être perçu comme une simple manière de gagner du temps, ni comme un appel au désarmement du Hezbollah sans qu’aucun moyen concret ne soit mis en œuvre pour y parvenir. De même, la récente décision de notre ministre des Affaires étrangères de déclarer l’ambassadeur d’Iran au Liban persona non grata — bien qu’importante pour marquer une réprobation à l’égard du régime iranien — a été rejetée par l’Iran comme par le Hezbollah.
Tout cela dépasse très largement le cadre d’action de l’armée. Et mettre l’accent sur son rôle, c’est passer à côté de l’essentiel. Nous faisons face à un problème extérieur et existentiel, non à une simple affaire intérieure libanaise. Il est donc crucial de revenir sur la manière dont la guerre de juillet 2006 entre le Hezbollah et Israël s’est achevée, sur le rôle joué par le Liban dans l’élaboration de la résolution 1701 du Conseil de sécurité, et sur ce qui a été laissé hors de ce texte alors même que cela serait aujourd’hui nécessaire.
La guerre de juillet et la résolution
La résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies prolongeait alors le plan en sept points du gouvernement de Fouad Siniora, qui visait à obtenir un cessez-le-feu assorti d’un renforcement de la présence de la FINUL chargée de surveiller notre frontière avec Israël, ainsi que du premier redéploiement de l’armée libanaise dans le Sud depuis le déclenchement de la guerre civile en 1975. Elle étendait en cela le cadre de la résolution 425, à l’origine de la création de la FINUL après la première occupation israélienne du Sud-Liban en 1978, en y ajoutant une force internationale d’observation qui a accompagné le repli israélien jusqu’à la Ligne bleue.
Après le retrait israélien du Liban en mai 2000 et le départ syrien en avril 2005 — et avant l’entrée en vigueur de la résolution 1701 en août 2006 — l’armée libanaise n'a pas été autorisée à se redéployer au sud du Litani. Cette politique, prolongée après l’occupation syrienne, a offert au Hezbollah l’espace nécessaire pour créer les conditions ayant conduit à l’enlèvement de soldats israéliens de l’autre côté de la frontière, le 12 juillet 2006.
La résolution 1701 a eu ce mérite essentiel de décharger l’armée d’un fardeau qu’il était impossible de lui faire porter seule. Elle a également doté l’État, par l’intermédiaire de la FINUL, d’un mécanisme opérationnel qui, lorsqu’il était activé, permettait un soutien supplémentaire de surveillance sur l’ensemble de nos frontières. Ce mécanisme initial visait précisément à empêcher ce que le Hezbollah a fait cinq ans plus tard, en envoyant ses combattants en Syrie pour soutenir le régime Assad, celui-ci cherchant alors désespérément à écraser un soulèvement interne.
Le mécanisme actuel — s’il demeure encore pertinent après cette nouvelle phase de combats — était censé éviter la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Pourtant, l’échec de ce dispositif tient moins à la prudence excessive de l’armée ou aux limites structurelles de la FINUL qu’à l’intransigeance de l’Iran, qui a refusé d’encourager le désarmement du Hezbollah et a favorisé son enracinement dans les décisions libanaises en matière de sécurité et de politique étrangère, rendant ainsi le retour à la guerre inévitable.
Sous une pression immense, le Hezbollah a été amené à la table en août 2006 pour accepter la résolution 1701. Cela signifiait, bien entendu, qu’aucune référence à une protection relevant du Chapitre VII ne pouvait y figurer. Vingt ans plus tard, après deux guerres dévastatrices survenues depuis l’entrée en vigueur de cette résolution, il est temps de renouer avec nos alliés par des moyens multilatéraux et multinationaux. Et d’envisager une protection internationale.
Une alternative sécuritaire
Pour qu’une telle perspective puisse prendre forme, l’État libanais doit être en mesure d’opposer un argument crédible à toute zone tampon ou à tout projet d’occupation qu’Israël pourrait envisager. Les Israéliens ont déjà quitté le Liban par le passé : en 1978, en 2006 et en 2024, malgré le maintien de cinq positions, conditionné au désarmement complet du Hezbollah au sud du Litani. Ils ont également évacué Beyrouth en 1982, après le siège brutal de la capitale durant l'été, lorsqu’ils avaient chassé l’OLP du Liban — à la faveur de l’arrivée de forces internationales de maintien de la paix.
L’internationalisation de ce problème est indispensable pour mettre un terme définitif à ce conflit. Mais, dans cette nouvelle phase, il ne peut être question de revenir à cette stabilisation anormale et à cette gestion permanente de crise qui ont marqué non seulement les deux dernières années, mais l’essentiel de notre histoire contemporaine.
Là où la FINUL échoue à remplir sa mission, un autre dispositif sécuritaire doit venir combler le vide. Les grandes puissances doivent soutenir le Liban dans la transition qu’il appelle de ses vœux, loin de l’état de guerre permanent, et permettre enfin à l’ambition qui a porté notre gouvernement actuel au pouvoir de prendre corps : le rétablissement de l’autorité perdue sur l’ensemble du territoire libanais et le désarmement de tous les groupes armés échappant à l’État, y compris le Hezbollah.
Le mot restera peut-être inacceptable pour ceux qui s’y opposent, mais la neutralité est une garantie qui refuse à Israël la moindre présence sur le moindre mètre carré de notre territoire. Elle demeure notre meilleure option de défense. Et lorsqu’elle est portée au niveau national, respectée par les acteurs régionaux et consacrée par les instances internationales, elle offre au Liban une planche de salut crédible.
Traduit de l'anglais
Par Ronnie CHATAH
Commentateur politique et animateur du podcast « The Beirut Banyan »





Neutralité et laïcité de l'appareil de l'État. Sinon, la partition confessionnelle. Rien d'autre ne semble fonctionner.
12 h 16, le 11 avril 2026