Historiquement, les premiers conflits liés à l’eau remontent à 2500 av. J.-C. en Mésopotamie, où les cités d’Umma et de Lagash s’affrontèrent pour le contrôle d’un canal. Le roi de Kish joua le rôle de médiateur, aboutissant au traité de Mesilim (conservé au Louvre sur une stèle cunéiforme), premier accord international connu pour résoudre un différend hydrique et premier exemple d’arbitrage.
Aujourd’hui, l’eau est considérée en économie politique internationale comme un actif stratégique et un enjeu de sécurité nationale. La gestion des bassins transfrontaliers (58 % des bassins mondiaux sont couverts par des accords, avec plus de 3 600 traités signés) exige une coopération entre États, mais reste fragile face aux déséquilibres de pouvoir. La notion d’hégémonie de l’eau décrit comment certains États dominent les ressources partagées par leur position géographique, leur puissance militaire ou leur influence politique.
Dans les régions arides, la compétition sur la demande en eau peut dégénérer en tensions. Exemples marquants : le projet de barrages turcs GAP, le contrôle des fleuves Tigre et Euphrate, les barrages afghans, l’occupation israélienne du Golan et du Liban-Sud, ou encore le Grand Barrage de la Renaissance et l’assèchement du lac Tchad attisent également les rivalités. Ces conflits, souvent liés à des contentieux frontaliers ou ethniques, risquent de s’enliser dans des impasses diplomatiques, géopolitiques et militaires. Pour prévenir ces crises, des accords clairs, équitables et applicables sont indispensables. La coopération internationale reste la clé d’une répartition juste et durable de l’eau.
Le droit international de l’eau établit un équilibre entre le droit souverain des États à gérer leurs ressources hydriques et l’obligation de respecter les droits des pays voisins. Les accords transfrontaliers constituent des outils fondamentaux pour un partage pacifique et responsable, en combinant approches juridiques, politiques et techniques pour répondre aux besoins en eau. Ces traités fixent notamment : les volumes d’eau attribués à chaque État, les droits fondés sur l’usage historique, les besoins liés à l’agriculture, l’énergie et l’environnement. Ils prévoient souvent la création d’instances de surveillance et de résolution des différends, et s’appuient sur les principes cardinaux du droit international : utilisation équitable et raisonnable, obligation de ne pas causer de préjudice aux autres États et devoir de coopération. La nature de ces accords varie du simple mémorandum d’entente au traité détaillé juridiquement contraignant. Leur succès repose sur plusieurs facteurs : soutien politique continu, définition claire des responsabilités, financement adéquat et participation des communautés locales. Les défis restent nombreux : concilier les intérêts souvent divergents entre pays d’amont et d’aval, intégrer les impacts du changement climatique sur la disponibilité de la ressource et garantir le respect effectif des engagements par toutes les parties signataires.
À titre d’exemples de gestion partagée de l’eau, plusieurs modèles régionaux de coopération existent.
- Amérique du Nord : les États-Unis privilégient des mécanismes bilatéraux avec leurs voisins comme la Commission mixte internationale (IJC) avec le Canada et la Commission internationale des frontières et des eaux (IBWC) avec le Mexique.
- Amérique du Sud : l’approche est intégratrice et multilatérale, visant le développement commun. Le traité du bassin de La Plata (1969) constitue un cadre global pour une gestion harmonieuse et l’intégration hydrique. L’accord sur la voie navigable Paraguay-Paraná (1992) approfondit cette coopération dans le domaine du transport fluvial.
- Europe : le modèle européen, représentant un cas avancé de diplomatie de l’eau, repose sur une structure à plusieurs niveaux associant des cadres internationaux comme la Convention sur l’eau de la CEE-ONU (1992-2016), des accords spécifiques de bassin (Convention du Danube, 1994 ; Convention du Rhin, 1999), une législation contraignante pour tous les États membres
(la directive-cadre européenne sur l’eau, DCE, 2000).
- Australie : avec un modèle singulier, le pays ne partage aucune ressource hydrique avec l’étranger. Tous ses accords sont conclus entre les gouvernements des États et territoires du Commonwealth. Ce modèle fédéral de gestion des eaux intérieures transfrontalières est l’un des plus avancés au monde, combinant lois fédérales, accords de bassin, législations locales et commissions fluviales.
- Afrique : Avec plus de 60 bassins fluviaux transfrontaliers couvrant 63 % du continent, l’Afrique présente le paysage le plus complexe et diversifié en matière de gestion des eaux partagées. Les accords reflètent cette complexité, mêlant plusieurs logiques : souveraineté historique, droits acquis, intégration fonctionnelle et vision de l’eau comme bien public continental. On y trouve ainsi des cadres coloniaux historiques, comme les accords sur le bassin du Nil conclus par la Grande-Bretagne (1929 et 1959) avec l’Égypte et le Soudan ; des traités bilatéraux modernes, tel l’accord sur le bassin de Koman entre l’Afrique du Sud et l’Eswatini (2026) ; des cadres régionaux contemporains, notamment l’Accord-cadre de coopération sur le Nil (CFA, 2024). Des commissions de bassin visant une gestion conjointe : OKACOM (2025) pour l’Okavango, OMVS pour le fleuve Sénégal, TWBMO-MRU (2025), Autorité du Luapula-Mweru (Zambie-RDC) et Charte du lac Tchad LCBC (2017).
- Asie : aucun cadre global ne couvre l’ensemble de ses 57 bassins fluviaux transfrontaliers. La coopération repose essentiellement sur des accords bilatéraux, fragilisés par leur dépendance aux relations politiques entre États. Pourtant, face aux défis climatiques et à la pression démographique, une nouvelle dynamique émerge en faveur de cadres multilatéraux et institutionnels. Parmi les textes majeurs : traité de l’Indus (1960), traité du Gange (1996), accord Ouzbékistan-
Kazakhstan (2025), accord du Mékong (1995), Initiative
Lancang-Mékong LMC (2016).
- Dans le monde arabe, les accords sur l’eau existent, mais restent fragmentés et confrontés à d’importantes difficultés d’application. On recense des traités bilatéraux significatifs (Égypte-Soudan, Jordanie-
Syrie, Jordanie-Arabie saoudite, Liban-Syrie) et des initiatives multilatérales comme l’Initiative du bassin du Nil. Cependant, la plupart peinent à être mis en œuvre et respectés. Une tendance récente se dessine : plusieurs pays arabes, dont l’Irak, le Liban, la Syrie et la Jordanie adhèrent à des conventions internationales pour renforcer leur position dans les négociations. Mais le défi reste en raison de l’expansion militaire israélienne, de la situation syrienne perturbée et parce que la plupart des pays arabes sont des pays d’aval des ressources hydriques, contrairement au Liban.
Les accords internationaux sur l’eau varient considérablement par leur portée géographique, leurs objectifs, les parties concernées et leur contexte d’émergence. Deux textes majeurs encadrent cette coopération :
- Les règles d’Helsinki (1966) : elles ont posé les fondations du droit des eaux transfrontalières.
- La Convention des Nations unies de 1997 sur les cours d’eau internationaux à des fins non navigables, qui établit trois
principes-clés : utilisation équitable et raisonnable, obligation de ne pas causer de préjudice grave et devoir de coopération. Cinq pays n’ont pas signé cette convention : les États-Unis, la Chine, le Burundi, la Turquie et Israël. Pour Israël, pays situé en aval du bassin du Jourdain, cette non-signature s’explique par le volume d’eau qu’il contrôle, largement supérieur à ce que lui accorderait une application du principe d’utilisation équitable, le plaçant ainsi en dehors du cadre juridique international.
En 2004, l’Association de droit international a adopté les Règles de Berlin sur l’eau douce, actualisant les textes précédents avec une vision intégrée fondée sur : le droit humain à l’eau (y compris en temps de guerre), la sauvegarde des droits en période de conflit armé tout en tenant compte des déséquilibres hérités de l’histoire coloniale ou politique. Avec ces règles, l’utilisation équitable devient une obligation sociétale et environnementale : l’équité garantit désormais conjointement la durabilité écologique, la justice humaine et l’équilibre entre nations.
Une seule question demeure : face aux transformations géopolitiques et souveraines rapides dans la région, les accords et le droit international garantiront-ils au Liban une utilisation raisonnable et équitable de ses ressources transfrontalières?
Ahmad EL-HAJJ
Conseiller hydrogéologue
de l’ancien comité parlementaire des Travaux publics, de l’Énergie et de l’Eau.
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