Façade aux couleurs vives du théâtre La Cité, à Marseille, lieu phare de la Biennale des écritures du réel. Photo Théâtre La Cité
Ce mercredi 17 mars, Marseille a ouvert une parenthèse singulière : celle de la 8e Biennale des écritures du réel. Portée par le théâtre La Cité, cette édition, traversée par les secousses du présent, accorde une place particulière au Liban, auquel cinq manifestations rendent hommage. À sa lisière, entre mémoire et urgence, la parole circule, fragile et nécessaire. Éclairages avec Magda Bacha, directrice adjointe du festival.
Quand la poussière retombera, que restera-t-il de ce monde qui s’effondre où, d’un bout à l’autre de la Méditerranée, les fondations de ce que nous appelons le réel semblent vaciller ? Que restera-t-il de ces voix invisibles qui disparaissent dans l’implacable indifférence d’un présent si écrasant de bruits et de violence ? « Cette biennale voudrait être une réponse vivante et ardente à ces questions, pour ne pas laisser s’effacer ces histoires, ces personnes, ces langues et ces cultures qui pourtant nous constituent », écrit Bacha dans l’introduction de la brochure du programme.
Pour cette 8e édition de la biennale, sous-titrée « Ça ne se fera pas sans toi », les équipes du théâtre La Cité ont fait le choix du thème de l’oubli, un thème évidemment évocateur dans le contexte mondial actuel, et qui sera décliné à travers 75 événements étalés sur plus de 5 semaines à Marseille. « On n’a pas choisi ce thème pour faire le buzz. Au contraire, l’idée est de retisser des récits différents, d’amener de la complexité ; il faut du courage pour ne pas détourner les yeux : l’indignation est une émotion collective, qui se propage. Je crois que c’est ce que nous transmettent ces artistes et ces chercheurs qui participent cette année », explique la directrice adjointe du festival, dont la famille paternelle est d’origine syro-libanaise.
Quant à la question de la complexité des récits, le Liban s’en est fait une spécialité. Et alors que le fragile équilibre communautaire de la population libanaise est mis à mal par la guerre en cours, qui a fait jusqu’à présent près d’un million de déplacés, les artistes et intellectuels libanais présents à cette Biennale des écritures du réel ont certainement, plus que jamais, un besoin impérieux de dire et raconter l’histoire chaotique de leur pays et les souffrances qui en découlent.
Les Libanais de la 8e biennale
Ainsi, ce vendredi 20 mars à 19h, au théâtre Joliette, on retrouve Chrystèle Khodr et Nadim Deaibes avec Silence ça tourne, une pièce racontant l’histoire d’une infirmière suédoise, Éva Ståhl, survivante du massacre du camp de Tal el-Zaatar en 1976, au début de la guerre civile.
Le lundi 30 mars à 19h, une projection du film Habiter Beyrouth de Michel Tabet, un documentaire sur les conséquences de l’explosion au port de Beyrouth en 2020 aura lieu au théâtre La Cité et sera suivi d’un échange avec l’anthropologue Nicolas Puig.
Quelques jours plus tard, le vendredi 3 avril à 19h, à la bibliothèque de l’Alcazar, une rencontre intitulée Écrire contre l’oubli : raconter la guerre civile libanaise, entre Marwan Chahine et Lamia Ziadé, et modérée par Élodie Karaki, abordera la question du dialogue des écritures du réel dans leur pluralité. « Marwan Chahine proposera une lecture de 15 minutes de son livre Beyrouth, 13 avril 1975, tandis que seront projetées des images d’archives de son enquête. Lamia Ziadé, elle, racontera son point de vue d’enfant de neuf ans pendant la guerre, et reviendra sur ses illustrations », révèle Magda Bacha, dont la famille a quitté définitivement Beyrouth et l’appartement familial de Badaro ce mois-ci, où vivait sa grand-mère Leila Antakli Bacha, 94 ans.

La directrice adjointe rappelle aussi que, le vendredi 3 avril également, à 20h45 au théâtre de L’Œuvre, sera jouée la pièce Goodbye Schlöndorff de Waël Koudaih. « Il s’agira d’une recréation d’un projet où s’entremêlent deux récits : celui des enregistrements de cassettes envoyées de part et d’autre de la ligne de démarcation pendant la guerre civile et celui de l’interventionnisme occidental à travers le film d’un réalisateur allemand sur la guerre civile libanaise. »
Enfin, le samedi 25 avril à 10h45, au centre social Les Musardises, Jessy Khalil jouera seule en scène son spectacle Le Vrai taboulé (vert), dans lequel le taboulé fait office de prétexte pour parler de son propre chaos et de celui de la politique libanaise. Magda Bacha revient sur l’idée de cet événement festif : « Alors qu’elle parle de la corruption dans les élites de la politique libanaise, Jessy Khalil servira un taboulé au public, qui aura été préparé la veille par la compagnie ARam avec un groupe d’habitants, au cours d’un atelier d’écriture mêlant intime et cuisine. »
Un festival social et solidaire
En plus de la Biennale des écritures du réel, qui existe depuis 16 ans, le théâtre La Cité est un lieu de fabrique, c’est-à-dire qu’il y a des résidences (environ une quinzaine par an), mais aussi des troupes de création partagée. « Il s’agit de gens qui n’ont pas de pratique artistique, qui viennent toutes les semaines au théâtre et avec qui on travaille à créer des spectacles à partir de leur vécu, et qui sont produits dans la biennale, dans des conditions professionnelles. C’est d’ailleurs ce qui explique le nomadisme de la biennale », explique celle qui travaille depuis cinq ans au théâtre de La Cité, mais qui codirige le festival pour la première fois. C’est aussi ce qui explique la présence des journées festives et partagées, comme celle du 25 avril avec Jessy Khalil, qui rendent hommage à tout le travail de territoire mis en place le reste de l’année.
Fondé par Michel André, qui en est aussi le directeur, le théâtre La Cité est donc fortement ancré dans son territoire : la biennale est le plus grand festival de théâtre pluridisciplinaire de Marseille. Cette année, les 75 événements ont lieu dans 30 lieux partenaires. « Il s’agit véritablement d’une plateforme collaborative, avec nos partenaires renforcés, comme par exemple la Joliette, l’Astronef, la Friche ou le Mucem, mais aussi avec de nouveaux partenaires comme l’espace culturel Busserine ou les Rencontres à l’échelle, pour ne citer qu’eux », s’enthousiasme Magda Bacha.
Soutenue avant tout par la ville de Marseille, mais aussi par la région, la métropole, le département, ou encore par des mécènes comme la Fondation de France, la fondation Et si ou la Caisse des dépôts, cette 8e édition s’annonce particulièrement forte et, si le théâtre a le pouvoir de lutter contre l’oubli et le silence, qu’il soit alors permis de croire que sera dit ce qui aurait dû s’effacer et que nos oublis seront renversés.



