Québec. Une forte tempête de verglas s’apprête à frapper la province. Jusqu’à 45 mm de pluie verglaçante sont annoncés. Les habitants, les écoles, les villes, toute la province se prépare. Les épiceries débordent d’acheteurs, les génératrices sont installées en prévision des pannes de courant, les ruelles et les autoroutes sont désertes et rappellent un peu les scènes de la pandémie.
Liban. De violents raids aériens israéliens sont annoncés dans le pays. Jusqu’à 90 avions militaires seraient impliqués. Les habitants, les écoles, les villes, le pays tout entier… s’en moque presque. Les épiceries vendent leurs produits comme d’habitude, à des prix déjà élevés. Les générateurs fonctionnent en permanence de toute façon, puisque l’électricité publique est rarement rétablie. Les ruelles et les autoroutes sont bondées de monde et rappellent plutôt la résilience du peuple libanais.
Deux réalités, deux réactions collectives. Même structure, mais deux mondes. L’un se prépare à un phénomène météo, l’autre vit avec la menace militaire comme si c’était presque banal. C’est à la fois ironique et tragique. Au Québec, la glace déclenche la peur. Au Liban, la guerre déclenche la survie. L’humanité est très douée pour s’habituer à l’inacceptable. Et par force, l’extraordinaire devient banal. Le ciel est le même, le mot se prononce pareil, mais l’écriture dit tout : entre
« vergla-çant » et « vergla-sang » se lit la culture de deux peuples qui ont appris à apprivoiser le « froid »… et le « combat » sous un même ciel.
Triste petite leçon de sociologie humaine : quand une société vit assez longtemps dans l’instabilité, l’extraordinaire devient ordinaire. Au Québec, 45 mm de verglas déclenchent un mode survie collectif. Au Liban, des avions de guerre passent… et la vie continue. Pas parce que les gens s’en fichent vraiment, mais parce qu’ils n’ont plus le luxe de s’y arrêter et d’y penser.
Le cerveau humain est une machine étrange. Il peut paniquer pour de la glace… et apprendre à vivre sous les bombes. Pas très glorieux, mais impressionnant. Il devient presque habituel de s’habituer à l’inhabituel lorsqu’il frappe 10, 20 ou 100 fois au cours d’une vie.
Le paysage inhumain des personnes déplacées : réfugiées sous les toits des écoles et des couvents, mangeant des portions soigneusement calculées parce qu’il n’y en a pas assez pour tous. Les mêmes qui dorment aujourd’hui dans les rues, leur foyer – moral, mémoriel et physique – réduit en ruines. Les mêmes qui, une fois, puis mille fois, ont dû quitter leur abri, simplement parce que leur région est devenue une cible.
Je parle ici de mes frères concitoyens, de mes partenaires dans un pays qui rassemble dix-huit confessions différentes. Des gens condamnés à ce destin simplement parce qu’ils sont nés dans une région étiquetée religieusement et politiquement.
Ce sont, pour la plupart, des innocents. Ce sont des parents. Ce sont des femmes et des enfants. Ce sont des êtres humains. Et moi aussi… je le suis.
Comment ne pas sympathiser avec eux ?
La guerre s’installe doucement dans nos esprits. Tellement doucement qu’on s’y adapte, qu’on la traite comme un événement quotidien. On se dit : « C’est loin de moi, loin de mes proches, loin de mon pays. Je suis en sécurité. » Comme si les conflits étaient un médicament relaxant sans aucun effet secondaire.
On vit dans un monde où les assassinats et les violations répétées des lois internationales deviennent une norme. Un univers où la tuerie d’enfants innocents cesse d’être un choc, un titre en gros plan, pour devenir un simple bruit de fond pendant qu’on nettoie la maison. On s’y habitue. Comme à la météo et à ses degrés de froid ou de chaleur, extrêmes. Comme au trafic et à ses temps d’attente. Comme si des dizaines de villes en feu faisaient partie du paysage ordinaire de nos journées.
On écoute les nouvelles. Moi, je ne les écoute plus. Des conflits, des morts, des frappes, des bombes, du sang. On soupire. On passe à autre chose. On retourne à nos cafés, à nos réunions sur Teams, on rit, on fait des blagues, et la vie continue. Tant que ces atrocités restent étrangères à notre petit monde, on soupire et on continue. Une anesthésie collective.
Notre cerveau s’adapte à tout pour survivre, même à l’inhumain : à la banalisation de la violence, aux discours polarisés, à la peur reléguée en arrière-plan. On ne voit pas les flammes, mais on respire leur fumée.
Je suis immigrée depuis une dizaine d’années. Je suis chanceuse d’être avec ma petite famille dans un pays où la stabilité est reine. Pourtant, je vis dans un état d’alerte permanent, essayant chaque jour de me protéger mentalement. Pourquoi ? Parce que le confort et la distance finissent par devenir une complicité silencieuse.
Le Liban, lui, est au cœur de la tempête sanglante, avec un verglas de restes humains dispersés partout et des raids qui frappent ici et là.
Mais encore une fois, je le répète : nous, les Libanais, avons un ADN particulier. Nous savons accueillir et aimer, cuisiner et inventer, fumer le narguilé au son des bombes et bronzer sous le soleil chaleureux de ce beau pays.
Si seulement on nous laissait vivre en paix… avant que l’humanité tout entière ne repose en paix.
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