Ça fait trois jours que je n’ai que l’hymne national dans les oreilles.
Moi qui n’avais jamais cherché à le retenir, qui connaissais le refrain en retenant davantage la sonorité que le sens des mots.
Pourtant, depuis trois jours, il n’y a que ces mots-là capables de se synchroniser avec mes maux.
Les seuls mots qui traduisent non pas les débats inlassables et inutiles sur des courants de pensée, des mouvements, des causes et des effets, mais qui dévoilent l’amour que peut porter un peuple à sa patrie.
Celui qui ne disparaît pas, celui qui transperce les frontières, les mers et les océans,
Celui qui s’étend avec la distance et que même la plus féroce des guerres ne pourrait changer.
J’ai le regard vide, et alors que mon avenir se joue, j’ai les yeux si profondément noyés dans les larmes que la page principale de mon mémoire de master devient floue devant moi.
Je sors allumer des cierges d’église en église. Je m’agenouille devant la Sainte Vierge et lui demande de protéger une liste toujours croissante de noms.
Je regarde les passants dans la rue ; il fait un temps merveilleux à Paris. On se pose en terrasse, on papote sur les quais et on se promène dans les parcs.
Je souris tristement, presque attendrie par le fait qu’ils ne doivent ni connaître les « Prends soin de toi, oui ? Tiens-moi au courant quand tu peux » ni dire « je t’aime » cinquante fois par jour à leurs proches, histoire de s’assurer de l’avoir dit assez avant qu’il ne soit trop tard.
Ils ne doivent pas savoir ce que c’est que d’avoir une boule au ventre et de rater un battement de cœur à chaque titre d’info qui sort, à chaque alerte et zone de danger qui apparaît ; de devoir immédiatement prévenir les siens depuis l’étranger, au cas où, en devant assumer deux réalités complètement différentes.
Par téléphone, je perds mes mots comme je perds mes moyens. « Que Dieu te protège pour moi, n’aie pas peur, oui ? » sont les seules phrases que je réussis tant bien que mal à formuler dans la détresse, peut-être comme un rappel intérieur, à croire que mes conseils valent grand-chose et que voilà la peur qui s’efface enfin grâce à mes sages recommandations…
Je me répète que j’ai de la chance d’être là où je suis, de ne pas être directement impliquée – mais n’est-ce pas tout aussi égoïste de s’imposer une distance face à une catastrophe, histoire de se préserver ?
Devant les images, je pleure encore un peu, en deuil du pays qui était et qui aurait pu être s’il n’avait pas été frappé par un caprice du sort, ou plutôt par une malédiction du destin.
Pourtant, ça devient une routine de voir son pays s’effondrer tous les quelques mois sous son regard impuissant.
Malgré ça, tu sais que quand je pense à toi, c’est le clapotis des vagues que j’entends ? C’est les premiers rayons qui tapent sur ma fenêtre à l’aube, le ciel jaune à 16 h et le parfum du jasmin qui grimpe sur la maison d’à côté.
Je pense à notre vie d’avant, au goût du labné et du thym sur le bout de la langue.
J’entends le son de nos rires et je me revois vivre les plus belles années de ma vie rue Madame Curie, au CPF, avec des amis qui sont devenus ma famille de cœur.
Je ressens la chaleur de ton peuple, celle que je garde et que je propage autour de moi. J’entends la musique de tes fêtes, car tu es une terre qui ne cessera jamais de danser et de vivre.
Aujourd’hui, je ne peux qu’écouter Koullouna lilwatan (peut-être histoire de vraiment le retenir).
Dans les premiers battements de tambour qui retentissent, il y a comme une promesse. Est-ce la promesse que l’on va à nouveau jaillir de nos cendres? Est-ce la promesse d’un meilleur lendemain ?
Je l’espère, car il ne reste plus que l’espoir. L’espoir qui a longtemps illustré ton modèle.
La recette pour une paix que ton chant dévoile, celle qui demeure incontestable :
Nous sommes les enfants d’une même patrie, sous un même drapeau, unis par ses mêmes trois couleurs.
Koullouna lilwatan lil ’oula lil aalam.
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