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Nos lecteurs ont la parole

Vivre malgré tout

Le bonheur, un instant fugace dans la fulgurante instabilité du monde, il faut saisir le moment, se l’approprier, le retenir jusqu’au dernier souffle, le vivre en instantané avant qu’il ne s’évapore comme un flocon de neige flottant, qui se balance, danse à la folie, monte en un instant et chute vertigineusement au gré du vent sans jamais atteindre terre.

Le Libanais n’atteint jamais terre, il est en apesanteur en permanence, au Liban ou à l’étranger, il est comme l’Albatros de Baudelaire, avec des ailes énormes qui l’élèvent comme un poète et un corps qui le rappelle tristement à la gravité.

Pour lui, la terre est trop stable, immuable, son ancrage est trop rassurant, sa pesanteur est claustrophobie. Il doit inlassablement s’échapper, virevolter comme un feu follet errant de George Sand, partir, revenir, rassurer, naviguer en eau paisible, fixer le soleil jusqu’à la brûlure, puis s’élever en « surfeur » fou, ivre comme des milliers de bateaux, Rimbaldien pris dans la tourmente de la géographie, de l’Histoire, de la culture, de la civilisation, du vulgaire, de l’actualité ou de tout cela à la fois.

Pris dans l’étau romanesque de l’Orient occidentalisé, tantôt politisé jusqu’à la moëlle, tantôt détaché de tout comme un poisson frénétique hors de l’eau, le Libanais cherche l’échappatoire ultime à travers les fines mailles du filet des pêcheurs avides de proies faciles. Ainsi, le Libanais survit. Dans sa folle quête de profondeur indicible, de superficialité feinte, il a le talent de vivre l’instant avec le sourire, d’être à la fois faussement intolérant et superbement accueillant. C’est l’un des rares peuples qui a accueilli la misère des autres jusqu’en en perdre souvent sa propre terre, mais jamais son authenticité.

Si la respiration du Libanais est indolente par courts moments, dans la quiétude des après-midis des jours heureux, elle s’accélère souvent, lors de fêtes interminables, d’étreintes inoubliables, mais aussi d’effroyables peurs qui rythment avec une cadence soutenue sa vie où qu’il soit, comme si le bonheur de la terre apaisante devait être payé par autant de souffrances, d’expiations et de sacrifices, souvent inutiles. Inutiles, car l’Histoire montre la futilité des combats qui semblaient existentiels, et transforme en roman la douleur insoutenable des heures d’attente sous les bombes, à s’insurger, se morfondre, se blesser ou mourir.

Je suis ce Libanais, enfant de la guerre, triste et incroyablement joyeux, il m’arrive de me réveiller vers 6 heures, au son des oiseaux. Je me rappelle, mais peut-être ai-je tort, que c’était le moment où la vie reprenait son droit lors des années de guerre, les combattants épuisés prenaient leur répit et le chant incessant des oiseaux urbains avait enfin le dessus. Ces oiseaux sont morts depuis longtemps, ces moments ne sont que pitoyables nostalgies, mais la vie reprend son cours et tous les matins, j’entends ce pigeon venir à ma fenêtre pour me rappeler que mon enfance a quand même été heureuse et insouciante comme celle de mes enfants.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Le bonheur, un instant fugace dans la fulgurante instabilité du monde, il faut saisir le moment, se l’approprier, le retenir jusqu’au dernier souffle, le vivre en instantané avant qu’il ne s’évapore comme un flocon de neige flottant, qui se balance, danse à la folie, monte en un instant et chute vertigineusement au gré du vent sans jamais atteindre terre.Le Libanais n’atteint jamais terre, il est en apesanteur en permanence, au Liban ou à l’étranger, il est comme l’Albatros de Baudelaire, avec des ailes énormes qui l’élèvent comme un poète et un corps qui le rappelle tristement à la gravité.Pour lui, la terre est trop stable, immuable, son ancrage est trop rassurant, sa pesanteur est claustrophobie. Il doit inlassablement s’échapper, virevolter comme un feu follet errant de George Sand, partir, revenir,...
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