La célébration du centenaire de la Constitution libanaise de 1926 n’est pas une commémoration ordinaire. Elle devrait être, enfin, une exhortation à plus de sérieux pour tous les Libanais et dans tous les rouages de la vie publique. En exergue, on devrait exhiber ces vers de Nadia Tuéni : « Mon pays qui me dit prenez-moi au sérieux / Mon pays difficile tel un très long poème » (Œuvres poétiques complètes, Dar an-Nahar, 7 fasc., fasc. 5).
Il s’agit de la légitimation dans la conscience collective de l’entité libanaise, légitimation non seulement intellectuelle, mais puisée de l’expérience partagée à la fois douloureuse et exaltante durant tout un siècle. La Constitution libanaise a souffert et souffre d’une lecture légaliste, alors qu’elle est la résultante d’une profonde maturation historique. Le constitutionnaliste le plus reconnu ne comprend rien à l’édifice constitutionnel libanais à défaut d’une profondeur historique et culturelle. Telle est la perspective récente de l’Annuaire international de justice constitutionnelle sur le thème : « Constitution, histoire et mémoire » (vol. 38, Economica, 2023, 932 p.) avec la participation de 24 pays.
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Par souci d’efficacité, il faudrait aussi en exergue rappeler que penser (pensare) signifie peser. Un discours du marché, durant tout un siècle, n’a produit que des polémiques et des débats répétitifs et stériles.
L’édifice constitutionnel libanais, forgé par des pères fondateurs visionnaires, surtout depuis les deux caïmacamats en 1860, est dénigré, violenté, manipulé par des occupants directs ou par procuration, incompris par des instances académiques, et pourtant toujours recommencé suite à des guerres multinationales en 1975-1990, à des occupations et à des dialogues nationaux devenus, selon le grand sociologue Melhem Chaoul, des « sports saisonniers ». C’est même devenu un sujet de gloire que de critiquer et dénoncer le traditionalisme de l’édifice et d’accuser tout effort d’explication de plaidoirie pour la sîgha (formule libanaise) !
À l’encontre du principe romain « Pacta sunt servanda » (les pactes doivent être respectés), les pactes qualifiés d’« engagements nationaux » (ta’ahudât wataniyya) suivant la qualification d’Edmond Rabbat, des intellectuels, des thésards, des organisateurs de débats font assumer toute saloperie dans la vie publique au « régime confessionnel », sans effort de distinction entre le texte de la Constitution, la pratique et le discours en vogue sur le marché des opinions.
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Les travaux comparatifs internationaux depuis surtout les années 1970 sur nombre de régimes politiques, autrefois considérés particuliers, « sui generis », ont servi à des autojustifications ou, au contraire, à des manipulations par des politicards, imposteurs, sociopathes et occupants, couvrir le clientélisme institutionnalisé et justifier des blocages, des partages de prébendes, des « hussas » (parts) et des violations.
Qui comprend le laborieux édifice constitutionnel libanais, pourtant fortement résistant, en dépit de toutes les interprétations fantaisistes, les manipulations diaboliques et les dialogues saisonniers répétitifs, sans autre issue que celle de retourner au pacte libanais… toujours recommencé !
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Des historiens libanais éminents dont Antoine Hokayem et d’autres ont exploré les archives diplomatiques et les travaux préparatoires en 1926 en vue de forger, enfin, une mémoire nationale immunitaire. Les archives historiques montrent, avec la plus solide pertinence, ce qui change et ce qui ne change pas ! Mais les mentalités sont ailleurs ! Comprendre, suivant l’origine latine, c’est embrasser dans un ensemble, à l’encontre d’une approche segmentée.
Il n’y a pas de « régime » confessionnel dans la théorie constitutionnelle ! Et pourtant cette disqualification demeure en vogue avec la publication de travaux sur le « confessionnalisme », terme populaire que Michel Chiha emploie entre guillemets.
Les obstacles persistants à la compréhension de l’édifice libanais proviennent de trois catégories d’intellectuels : les idéologues jacobins de la modernité, ceux de l’édification nationale exclusivement par le fer et le sang, et ceux qui n’ont rien lu depuis surtout les années 1970 et demeurent aveugles par rapport à tout le contexte régional régi par des exclusions dans la participation démocratique ou par l’idéologie sioniste de l’espace identitaire.
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Le centenaire de la Constitution libanaise de 1926 sera-t-il l’occasion d’une réflexion en profondeur pour des observateurs lucides de la vie culturelle, pour notre mentalité politique, et pour la mémoire nationale commune et partagée ? Où en est-on avec l’anthropologie minimale et la phénoménologie rudimentaire ? Pour nombre d’idéologues de la modernité, de l’édification nationale et des légalistes à fleur de peau, il s’agit d’une exhortation à penser (pensare ou peser), celle notamment de Maurice Merleau-Ponty qui écrit : « La réflexion ne peut être pleine, elle ne peut être un éclaircissement total de son objet si elle ne prend pas conscience d’elle-même en même temps que de ses résultats » (Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945, pp. 75-76).
La notion de gouvernance se trouve galvaudée au Liban, avec des généralités à la mode, alors qu’il s’agit dans le cas du Liban de réfléchir, à la lumière de l’expérience sur la gouvernabilité du Liban pluraliste. Le journal Le Monde n’a pas écrit que le Liban est ingouvernable, mais « est devenu un monstre ingouvernable » (Le Monde, 30/11/2020).
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Le centenaire sera-t-il une occasion de légitimation d’un patrimoine et aussi de contrition nationale après des compromissions sur la souveraineté et violations des attributs régaliens de l’État suite à un accord du Caire en 1969 et un accord du Caire revisité du 6/12/2006 ?
Un texte inédit de Sélim Abou, s.j. (1928-2018), ancien recteur de l’USJ, pose les trois problèmes matriciels pour une pensée libanaise opérationnelle et d’avenir : « La nature pluralisme communautaire, le dysfonctionnement, les solutions ». C’est tout le problème, non pas de la gouvernance en général, mais de gouvernabilité du Liban unitaire et pluriel.
Antoine MESSARRA
Chaire Unesco – USJ
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