Quand le doute s’invite dans la conviction politique.
J’ai longtemps eu le même avis politique. Depuis mon plus jeune âge, j’ai soutenu un parti auquel j’ai fini par appartenir, convaincu de la justesse de sa ligne et toujours prêt à défendre ses positions. Pendant plus de vingt ans, mes convictions sont restées intactes, presque instinctives.
Puis, avec le temps, des questions légitimes ont commencé à émerger. Si ce parti poursuit réellement l’objectif d’un Liban meilleur, un Liban à la hauteur des aspirations de citoyens souverains, et s’il travaille dans cette direction depuis plus de quarante ans, pourquoi n’a-t-il pas encore réussi ? Est-ce que son parcours est le bon ? Fait-il réellement le nécessaire ? Ou bien certains, sous couvert d’intérêt collectif, poursuivent-ils avant tout des intérêts individuels ?
Une question, surtout, m’a longtemps habité : pourquoi sommes-nous encore si loin de ce que ce parti aspire à construire ?
À un moment, j’ai ressenti le besoin de « voir pour croire », de comprendre par moi-même. Et puis, un soir, la réponse m’a semblé presque évidente. Elle se trouvait déjà dans la question : le collectif face à l’individuel.
Le collectif relève toujours du long terme. C’est un investissement patient, souvent frustrant, qui promet des bénéfices durables mais exige une confiance et une endurance qui vont parfois à l’encontre des réflexes humains. L’individuel, au contraire, s’inscrit dans l’immédiat : des gains rapides, rassurants, parfois nécessaires, mais qui fragilisent souvent le bien commun sur la durée.
L’humanité a partiellement dépassé cette tension en créant des institutions fortes. Plus ces institutions sont solides, plus la confiance collective s’installe et plus l’intérêt général peut prévaloir. Mais dans un État marqué par la corruption, l’application incomplète des lois, une protection sociale fragile et une instabilité économique persistante, comme c’est le cas au Liban, les stratégies individuelles deviennent presque naturelles. Quand la confiance dans le système disparaît, la logique de survie personnelle prend le dessus.
Et pourtant, malgré ce contexte, beaucoup continuent de croire au collectif et de travailler pour lui. Pourquoi alors, après tant d’années d’efforts, l’objectif collectif reste-t-il hors d’atteinte ?
Pour comprendre cela, il faut peut-être redéfinir ce qu’est l’intérêt individuel à l’échelle d’un pays et de ses partis politiques. Certains partis, quelles que soient leurs déclarations publiques, cherchent surtout l’accès au pouvoir pour l’influence, l’intérêt financier ou les deux à la fois. D’autres poursuivent avant tout leur propre idéologie, parfois déconnectée d’un projet national partagé. À l’inverse, un parti véritablement orienté vers le collectif considère le pouvoir comme un outil et non comme une finalité, limite le clientélisme et tente de traiter les citoyens sur un pied d’égalité.
C’est probablement là que les forces individualistes trouvent leur avantage. Leur objectif est simple : obtenir rapidement une part du pouvoir, des ressources ou de l’influence. Même très différents entre eux, ces acteurs peuvent facilement s’entendre sur ce minimum commun. Cette convergence crée souvent des alliances solides et durables.
L’exemple de la coalition du 8 Mars me paraît illustratif : des partis aux orientations parfois très éloignées, certains porteurs d’idéologies extérieures au Liban, d’autres motivés par le pouvoir local ou personnel, ont néanmoins réussi à maintenir un noyau relativement stable pendant de longues années grâce à cet intérêt partagé.
À l’inverse, la coalition du 14 Mars rassemblait surtout des partis qui défendaient l’idée d’un Liban souverain, indépendant et en développement. Leur objectif relevait davantage du long terme : construire un État capable de répondre aux besoins de ses citoyens sans les enfermer dans le clientélisme. Mais ces partis, en fin de compte, restaient différents, chacun avec son identité et ses nuances. Et puisque ces partis croient réellement à ce qu’ils portent et restent, dans leur majorité, sincères dans leur démarche, ces différences, parfois minimes, ont fini par créer des tensions internes, fragilisant progressivement leur cohésion jusqu’à l’effritement de l’alliance en 2017.
Dans un pays déstabilisé, les forces individualistes semblent donc souvent plus solides, pour empêcher l’aboutissement d’un projet collectif.
Cette conclusion m’a d’abord profondément découragé. Je me suis dit que si cette logique persistait, stabiliser le pays deviendrait presque impossible, et que des décennies d’efforts collectifs pourraient paraître vaines.
Puis, en me replongeant dans l’histoire récente, une autre lecture s’est imposée.
Dans les années 1970, certaines résistances n’ont certes pas permis de bâtir immédiatement le pays prospère espéré, mais elles ont empêché l’installation durable de forces palestiniennes sur le territoire libanais.
En 2005, l’objectif d’un État pleinement stable n’a pas été atteint non plus, mais la mobilisation populaire a conduit au retrait de l’armée syrienne et à la récupération d’une part essentielle de souveraineté.
Et depuis, malgré les crises successives, ces mêmes dynamiques ont aussi freiné des tentatives de domination totale du pays et évité que l’ensemble de ses régions ne soient entraînées dans des conflits qui ne sont pas les siens, comme celui d’octobre 2023.
J’ai alors compris que l’action collective ne mène pas toujours immédiatement à l’idéal espéré, mais qu’elle peut empêcher des dérives plus graves. Préserver l’essentiel est déjà une victoire.
Cela exige de la constance : accepter les critiques, tolérer la lenteur des progrès, supporter les frustrations pour préserver un héritage fragile jusqu’au retour d’une stabilité durable. Et surtout reconnaître que, dans une région où tant de peuples peinent encore à disposer pleinement d’un État qui leur appartient, avoir un pays n’a jamais été une évidence. Cela a été une conquête fragile, et cela reste une responsabilité quotidienne.
Ceux qui, depuis des décennies, persistent dans cette logique collective, malgré les blocages, les pressions, les critiques et parfois l’ingratitude, jouent un rôle essentiel. Ils n’ont peut-être pas encore bâti le Liban auquel ils aspirent, mais ils ont contribué, souvent silencieusement, à préserver ce qui existe déjà : une identité, une souveraineté, un cadre national qui, sans eux, aurait pu se dissoudre depuis longtemps.
Préserver un pays dans une région instable est déjà une mission immense. Et si aujourd’hui nous pouvons encore considérer le Liban comme notre pays, c’est aussi parce que certains ont tenu bon, parfois dans l’ombre, pour qu’il continue d’exister.
Finalement, j’ai trouvé ma réponse à la question initiale : pourquoi sommes-nous encore loin de ce que ce parti aspire à construire ?
Parce que son rôle n’est pas seulement d’atteindre un idéal, mais d’empêcher qu’il devienne impossible.
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