Beyrouth, 2026. Le bourdonnement incessant qui tapissait jadis les rues s’est transformé en un ronronnement étouffé. Sous la pression des riverains, les propriétaires de générateurs ont investi dans des caissons insonorisés et des murs de béton. Mais ce silence est trompeur. Si l’oreille se repose, les poumons, eux, saturent. Faute d’un réseau public capable d’assurer plus de quelques heures de courant par jour, le système des générateurs privés est passé de solution temporaire à pilier structurel de la survie nationale. Un pilier qui brûle du diesel de basse qualité à chaque coin de rue, au cœur même des zones résidentielles.
Le camouflage esthétique des générateurs cache une réalité physique implacable. Ces moteurs à combustion libèrent un flux continu de particules fines (PM2,5), d’oxydes d’azote et de composés organiques volatils comme le benzène, classé cancérigène certain. Contrairement aux centrales électriques situées en périphérie, ces « microcentrales » rejettent leurs fumées à hauteur d’homme. Les silencieux filtrent le bruit, mais laissent passer l’invisible : des molécules si petites qu’elles pénètrent le flux sanguin, s’attaquant au système cardiovasculaire et respiratoire. Dans les quartiers denses, les niveaux de pollution dépassent désormais de plusieurs ordres de grandeur les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Pour la population, le piège est refermé. On ne choisit pas d’allumer son générateur par luxe, mais par nécessité vitale. Sans lui, les réfrigérateurs des pharmacies s’éteignent, menaçant la chaîne du froid des vaccins et de l’insuline. Sans lui, les ascenseurs des immeubles de dix étages se figent, isolant les personnes âgées. Ce chantage à la lumière crée une situation de psychose sanitaire : les Libanais savent qu’ils respirent un poison lent, mais l’obscurité est un danger immédiat. Le pays affiche aujourd’hui l’un des taux de cancer les plus élevés de la région, une statistique que les oncologues locaux lient directement à cette exposition chronique et urbaine.
La pérennité de ce système n’est pas un accident technique. Elle est le symptôme d’une faillite de l’État, nourrie par des années de corruption et de clientélisme dans le secteur de l’énergie. Chaque litre de diesel brûlé dans un quartier est le rappel d’une réforme qui n’a pas eu lieu. Tant que les solutions durables, comme le passage massif au solaire ou la réhabilitation des centrales nationales, resteront bloquées par les intérêts des « cartels du diesel », l’air restera une marchandise toxique.
Le Liban s’éclaire à crédit, et ce n’est pas seulement une question de factures impayées. Le véritable coût du kilowatt se mesurera dans les hôpitaux, dans dix ou vingt ans. Aujourd’hui, la lumière brille dans les foyers libanais, mais elle a un goût de soufre. Tant que le confort des uns et la survie des autres dépendront de ces moteurs tapis dans l’ombre, le pays continuera de consumer sa propre jeunesse pour ne pas sombrer dans le noir. À Beyrouth, la lumière n’est plus une promesse d’avenir, c’est une bougie qui brûle par les deux bouts : celui de l’économie et celui de la santé publique.
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