Jean Valjean sous l’identité de Monsieur Madeleine (illustration de Gustave Brion). Photo Wikipedia
Le roman-fleuve Les Misérables de Victor Hugo constitue une magnifique fresque épique qui, à travers les destins tragiques de ses figures emblématiques, porte un regard à la fois cinglant et poignant sur la misère humaine. Celle-ci est incarnée par des hommes broyés par les iniquités, des femmes brisées par les inégalités et des enfants brimés par les cruautés. Par une plume flamboyante et fulgurante, Hugo s’indigne de cette ignominie infinie, dont la source n’est point le fatalisme divin, mais bien l’obscurantisme humain. Dans un élan d’humanisme sublime, il lance un appel intemporel à l’éveil des consciences, afin que la compassion l’emporte sur la condamnation et que la rédemption triomphe de la damnation.
L’histoire débute en 1815, au lendemain de la défaite de Waterloo, dans une France en pleine mutation et en grande ébullition. C’est dans ce tableau sombre, digne des œuvres de Goya, qu’apparaît Jean Valjean, un forçat condamné à cinq ans de bagne pour le crime bénin d’avoir volé un pain destiné à nourrir les enfants affamés de sa pauvre sœur. Cependant, son incarcération se prolonge indéfiniment en raison de ses multiples tentatives d’évasion. Lorsqu’il recouvre enfin la liberté, il porte à jamais les stigmates de son passé : partout où il se présente, les portes se ferment, les visages se referment. C’est au cœur de cet abîme de solitude et de décrépitude qu’a lieu la rencontre providentielle qui bouleversera son destin de fond en comble.
Un soir de pluie, il frappe à la porte de l’évêque de Digne, Monseigneur Bienvenu Myriel. Sans détour, Valjean se présente : « Voici : je m’appelle Jean Valjean. Je suis un galérien. J’ai passé dix-neuf ans au bagne. Je suis libre depuis quatre jours et en route pour Pontarlier, ma destination. Voilà quatre jours que je marche depuis Toulon. » L’évêque l’accueille chaleureusement, lui offre un repas chaud, un lit douillet, un oreiller confortable et, surtout, une oreille attentive. Malgré cette profusion de compassion, Valjean se laisse rattraper par son passé : à la nuit tombée, il s’empare de l’argenterie de son charitable hôte et s’enfuit en silence.
Le lendemain, il est arrêté par les gendarmes et ramené chez l’évêque. Les conséquences pourraient être catastrophiques : s’il est reconnu coupable de récidive, il serait condamné au bagne à perpétuité. Mais au lieu de l’incriminer, l’évêque le sauve de la damnation et lui ouvre la voie de la rédemption en affirmant aux gendarmes que l’argenterie n’a pas été volée, mais offerte. C’est un mensonge, certes, mais sanctifié par la pureté de la bonté céleste.
Alors que les gendarmes s’éloignent, l’homme de Dieu s’avance vers Valjean et lui dit d’une voix solennelle : « Jean Valjean, mon frère, vous n’appartenez plus au mal, mais au bien. C’est votre âme que je vous achète ; je la retire aux pensées noires et à l’esprit de perdition, et je la rends à Dieu. » Bien qu’il n’apparaisse qu’au début du roman, l’évêque joue un rôle primordial dans la transformation radicale de Valjean. Toutefois, cette métamorphose n’est pas immédiate : Valjean rechute dans ses errements lorsqu’il dérobe une pièce à un jeune garçon, le Petit-Gervais. Submergé par la honte, il verse des larmes – les premières depuis dix-neuf ans.
Suite à l’incident du Petit-Gervais, Valjean redevient un fugitif en cavale. Contraint de se dissimuler, il trouve refuge dans la ville de Montreuil-sur-Mer sous le nom de Monsieur Madeleine. Parti d’un mince capital, il bâtit une fortune honnête, fruit d’une idée ingénieuse dans la fabrication d’articles noirs à bas prix, fort prisés des bijoutiers et des verriers. Il consacre ensuite une large part de sa prospérité à transformer Montreuil-sur-Mer afin d’en faire une ville plus prospère et plus solidaire. Sa générosité et sa probité lui valent bientôt l’honneur d’être nommé maire par le roi. Mais une ombre menaçante vient assombrir son quotidien : celle du redoutable inspecteur Javert, prêt à tout pour démasquer et capturer Jean Valjean.
Un jour, la providence sourit à Valjean en lui offrant la chance inespérée d’échapper à jamais à l’emprise de Javert. Par un étrange concours de circonstances, un simple d’esprit se retrouve faussement accusé d’être « Jean Valjean ». Monsieur Madeleine pourrait garder le silence et mener ainsi une existence paisible. Cependant, ce serait condamner un innocent et, ce faisant, trahir sa conscience. Dans l’une des scènes les plus saisissantes du roman, il se rend au tribunal et, devant une audience sidérée, déclare avec éclat qu’il est, lui, le véritable Jean Valjean. Mais à peine eut-il révélé sa véritable identité que les habitants de la ville furent frappés d’une soudaine amnésie ingrate : ils ensevelirent dans les ténèbres de l’oubli la mémoire de cet homme vertueux et généreux. Comme l’écrit Hugo : « C’est ainsi que ce fantôme qui s’était appelé M. Madeleine se dissipa à Montreuil-sur-Mer. Trois ou quatre personnes seulement dans toute la ville restèrent fidèles à cette mémoire. »
Dans son chef-d’œuvre, Hugo dénonce également le sort affligeant des femmes injustement rejetées par une société sans pitié, dont la plus poignante incarnation est celle de la malheureuse Fantine. Séduite puis abandonnée par un étudiant sans scrupule, elle met au monde une fillette qu’elle nomme Cosette. Pour pouvoir travailler comme ouvrière et subvenir ainsi aux besoins de sa fille, elle se voit contrainte de la confier au couple Thénardier, des aubergistes véreux dont la cupidité n’a d’égale que la cruauté. Ces derniers en profitent pour lui soutirer des sommes exorbitantes et, de surcroît, maltraitent la pauvre Cosette. Comble de malheur, Fantine perd son emploi d’ouvrière dès que sa maternité illégitime est révélée. Accablée par les dettes imposées par les Thénardier, elle en vient à vendre ses cheveux, puis ses dents, et enfin son corps – non par déchéance morale, mais dans un ultime sursaut de sacrifice suprême, que seul l’amour maternel est capable d’engendrer. Finalement, elle meurt d’épuisement, mais avant d’exhaler son dernier souffle, Monsieur Madeleine – Jean Valjean – lui fait la promesse solennelle de soustraire Cosette aux griffes des Thénardier.
Valjean honore son engagement envers Fantine. Il s’évade d’abord de l’emprise de la justice alors qu’il se trouve à bord d’un navire et, dans le même élan, sauve un matelot enchevêtré dans les cordages du paquebot. Il disparaît ensuite mystérieusement dans les profondeurs de la mer, et les journaux le donnent pour mort. Mais le redoutable inspecteur Javert n’est pas dupe : il est persuadé que Valjean est encore en vie. En effet, c’est un Valjean ressurgi d’entre les morts qui se rend chez les Thénardier afin de délivrer la petite Cosette de ses bourreaux.
Arrivé à Paris avec la petite Cosette, Valjean échappe de justesse à Javert au terme d’un épisode particulièrement rocambolesque : se glissant dans le cercueil d’une vieille religieuse défunte, il frôle l’asphyxie lors d’un enterrement de son vivant et trouve finalement asile au couvent du Petit-Picpus, grâce au soutien précieux de son jardinier, Fauchelevent, un homme qu’il avait jadis sauvé de la mort. C’est dans ce havre de paix et de sérénité que Valjean et sa fille adoptive, Cosette, vivront pendant des années.
En grandissant, Cosette s’épanouit en une jeune femme charmante et rayonnante. Marius, un étudiant en droit animé d’idéaux républicains, la croise un jour dans un jardin public et en tombe éperdument amoureux. Cosette lui rend cet amour avec la même ardeur. Mais Valjean, craignant d’être retrouvé par Javert, décide de déménager en catimini avec sa fille. Privé de toute trace de Cosette, Marius sombre dans le désespoir et, par fatalisme, se joint aux insurgés lors des émeutes parisiennes de 1832, s’exposant ainsi à une mort quasi certaine. Ayant eu vent de la situation grâce à une lettre que Marius a adressée à Cosette, Valjean accourt aux barricades pour sauver celui qui fait battre le cœur de sa fille.
Lorsque Marius s’effondre, inconscient et agonisant, au cœur des affrontements, Valjean le hisse sur ses épaules et s’engage dans le sombre dédale des égouts de Paris. Il progresse péniblement dans la fange stagnante et les eaux croupissantes, courbé sous le poids inerte du corps de Marius, sans faillir à sa mission. La noblesse de l’acte n’en est que plus éclatante, puisqu’il s’accomplit dans l’ombre. À part la crapule Thénardier et l’incrédule inspecteur Javert, nul n’aura jamais connaissance de cette bravoure titanesque – pas même Marius ni Cosette. Valjean révèle aussi sa grandeur d’âme en épargnant la vie de l’inspecteur Javert, pourtant son impitoyable poursuivant. En proie au désarroi devant tant de bonté, le policier choisit de se jeter dans la Seine pour y noyer sa peine.
Dans son roman, Hugo dépeint également le destin funeste d’enfants abandonnés à leur triste sort. Il y a naturellement Cosette. Mais, dans l’ombre des émeutes parisiennes de 1832, se détache aussi la silhouette de Gavroche, ce pétillant gamin des rues, plein d’humour et de bravoure. Apprenant que les insurgés manquent de munitions, il se glisse courageusement – ou inconsciemment – sur le champ de bataille, esquivant la pluie de balles pour ramasser les cartouches des soldats morts, tout en narguant les tireurs et en chantant allègrement. Sa dernière ritournelle – « Je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire ; le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Rousseau » – s’interrompt brutalement. Deux balles meurtrières l’atteignent de plein fouet.
Au-delà des injustices et des préjudices, l’ingratitude constitue l’un des motifs récurrents des Misérables. Elle s’incarne notamment chez Marius, qui épouse son grand amour, Cosette, la fille de Valjean. Celui-ci, alors connu sous le nom de Monsieur Fauchelevent – prétendu frère du jardinier du couvent du Petit-Picpus où il s’était jadis réfugié – consent à cette union, non sans une profonde douleur à l’idée de se séparer de sa fille bien-aimée. Il fait également preuve d’une grande largesse en dotant les jeunes époux d’une belle somme d’argent. Mais, par scrupule moral, il confesse à Marius son passé de forçat. Bouleversé par cet aveu, le jeune homme en vient à juger son beau-père indigne d’estime et, peu à peu, l’écarte de son foyer, le privant ainsi de toute rencontre avec Cosette. Par abnégation, Valjean se retire avec dignité, préférant souffrir en silence plutôt que de peser sur le jeune couple. Quelque temps plus tard, Marius découvre – grâce à un lambeau d’étoffe et à une révélation involontaire du perfide Thénardier – que son beau-père était en réalité cet ange gardien secret.
Rongé par le remords, Marius se hâte avec Cosette au chevet de Valjean. Dans la pénombre de la demeure, à la lueur vacillante de deux chandeliers ravivant le souvenir du bienveillant Monseigneur Bienvenu Myriel, ils découvrent un vieil homme au seuil de la mort. Mais, à la vue de ses bien-aimés, le visage émacié de Valjean s’illumine une ultime fois de bonheur, avant qu’il ne s’éteigne dans la douceur. Le récit s’achève sur la tombe anonyme de Valjean, reléguée dans un coin retiré du cimetière du Père-Lachaise, que « l’eau verdit et l’air noircit ». Sur la pierre nue de sa sépulture, une main inconnue a tracé au crayon ces quatre vers énigmatiques, qui s’effacent peu à peu « sous la pluie et la poussière » :
« Il dort. Quoique le sort fût pour lui bien étrange,
Il vivait. Il mourut quand il n’eut plus son ange ;
La chose simplement d’elle-même arriva,
Comme la nuit se fait lorsque le jour s’en va. »
Dans la brève préface de son roman, Hugo fustige avec vigueur et ardeur l’infamie qui assujettit l’homme, asservit la femme et meurtrit l’enfant. Il résume succinctement sa pensée humaniste en ces termes puissants et percutants : « Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. »
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