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Nos lecteurs ont la parole

La réforme est-elle possible au Liban... avec les Libanais ?

Il faudrait, après des périodes d’occupation du Liban, directe ou par procuration, et la perte par l’État de ses fonctions régaliennes, se méfier de travaux bureaucratiques qui occultent la réalité et ne dégagent pas les conditions de l’effectivité libanaise avec les Libanais tels qu’ils sont.

1. Le Liban et les Libanais sont-ils rebelles à la réforme ? Des auteurs de projets réformistes oublient la conclusion de la Mission Irfed que le président Fouad Chéhab avait chargée dans les années 1960 d’établir une planification socio-économique globale. La conclusion de l’ouvrage en deux volumes n’a rien à voir directement avec l’économie ! Elle traite d’une mentalité libanaise dont l’origine n’est pas génétique, mais relève de la psychohistoire et de la psychanalyse politique, mentalité conviviale dans des rapports interpersonnels, mais meurtrière dans la vie publique et pour l’édification de l’État. Cette mentalité se traduit dans des proverbes du terroir : « ma’lesh, baynâtina, shûfiha, masshîha, ma tahmul al-sullum bil-’ard, tarrîha »… (Ça ne fait rien, Ça va, Fais marcher, Adoucis-la, Ne porte pas l’échelle de travers…). Au cours de shows télévisés, on soulève des problèmes d’une extrême gravité… en rigolant ! Nadia Tuéni écrit dans un poème : « Mon pays qui me dit prenez-moi au sérieux. »

On relève dans la conclusion du rapport de Louis-Joseph Lebret (ministère du Plan, Besoins et possibilités de développement du Liban. Étude préliminaire,

2 vol., Mission Ifred-Liban, 1960-1961, vol. 2, pp. 476-477) : « Ce qui manque le plus au Liban, plus que l’eau, plus que les routes, plus que l’électricité, ce sont les équipes de gens totalement voués au bien public. Si une mutation de mentalité ne se produit pas dans les jeunes élites libanaises, si un souffle nouveau provenant d’une révolution intellectuelle et éthique ne passe pas sur le pays, le développement sera fragile et le Liban n’aura rempli ni sa tâche de cohésion interne ni sa tâche supranationale de centre civilisateur. »

L’Exhortation apostolique à la suite du synode pour le Liban, proclamée par le pape Jean-Paul II à Beyrouth en 1997, souligne en caractères italiques dans le texte pour attirer l’attention l’exigence de « changement de mentalité » (clause 9).

L’ancien chef de gouvernement Rachid Karamé répétait dans ses déclarations l’expression « al-maslaha al-’âma » (l’intérêt général), au point qu’on l’avait qualifié d’istwâna (disque érodé). Mais aujourd’hui, la notion est absente dans le débat public !

Les Libanais jouissent de qualités reconnues, puisées d’un patrimoine séculaire, qualités de culture, de convivialité, d’accommodement, de résistance nationale et d’attachement atavique aux libertés. Ce qui manque ? L’acculturation de l’État ! On le constate dans des comités de gestion d’habitations en copropriété. Il est fort exceptionnel que les copropriétaires tiennent des réunions sans se bagarrer, versent leurs contributions aux charges communes et observent les règles de la copropriété !

Œuvrer pour la chose publique au Liban pour celui qui est imprégné du sens du public, c’est de la torture ! Le président Fouad Chéhab dit vers la fin de sa vie au ministre Khatchig Babikian : « Vous êtes le seul qui croie encore à la possibilité de réforme au Liban. » Fouad Boutros était fort désespéré d’après son expérience au pouvoir. Le président Élias Sarkis répétait : « Je suis l’un de vous, pour vous, avec vous ! » On attribue à Ralph Nader, américain d’origine libanaise et défenseur des droits des consommateurs, ces propos : « Un Libanais vaut cent Américains, mais cent Libanais valent zéro ! »

2. Que signifie État ? Aucune réforme dans aucun secteur n’est possible sans la récupération par l’État de ses quatre fonctions régaliennes

(rex, regis, roi) : monopole de la force organisée, monopole des rapports diplomatiques, gestion de l’argent public et gestion des politiques publiques.

3. Des projets opérationnels. Tout projet sérieux de réforme devrait se baser sur des travaux antérieurs. Inutile d’encombrer formellement le texte de références, mais indiquer les travaux opérationnels, avec la présentation d’expériences de changement dans la réalité du Liban. Un grand industriel libanais observe que nombre de productions agricoles du Liban sont refusées à l’exportation à cause de la non-conformité aux normes de sécurité alimentaire. Allons-nous étudier la situation des caisses de retraite sans concentration sur un cas avec des perspectives à la fois financières et sociales ?

Des propositions centrées exclusivement sur les superstructures occultent l’effectivité avec la perspective culturelle, au sens sociologique. La loi est impérative, mais non coercitive, sauf dans des régimes tyranniques. L’imaginaire étatique libanais est celui de régimes autoritaires dans la région, alors que les Libanais vivent un attachement atavique à la liberté, mais pratiquent le positionnement, les compromissions, l’équidistance et la subordination clientéliste.

***

La thérapie en profondeur exige la revitalisation des organisations professionnelles et des conseils municipaux, en leur qualité d’organisations médianes entre l’autorité centrale et les citoyens. On peut classifier les législations suivant les organisations professionnelles : enseignement, santé, environnement… Les organisations professionnelles au Liban jouissent d’un patrimoine cumulé, avant l’inféodation par des pouvoirs d’occupation et l’« Étacide » depuis l’accord du Caire de 1969 et un accord du Caire revisité du 6/2/2006. La shatâra (débrouillardise) à la libanaise qui domine dans les rapports diplomatiques comme dans la plus simple opération dite publique. Dans une déclaration à la CNN le 23/1/2019 à Londres, un ministre se vante de gérer le Liban durant 12 ans sans budget ! Après cette vantardise, qu’on nous montre comment assurer le redressement du système bancaire !

Le besoin imminent après le désastre ? Cesser de glorifier des qualités libanaises de convivialité, de culture générale, de créativité… Il s’agit de facteurs de succès, mais ces qualités personnelles et interpersonnelles n’édifient pas la patrie, la paix civile consolidée, l’immunité nationale, la stabilité et la confiance.

Antoine MESSARRA

Membre du Conseil

constitutionnel, 2009-2019

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Il faudrait, après des périodes d’occupation du Liban, directe ou par procuration, et la perte par l’État de ses fonctions régaliennes, se méfier de travaux bureaucratiques qui occultent la réalité et ne dégagent pas les conditions de l’effectivité libanaise avec les Libanais tels qu’ils sont.1. Le Liban et les Libanais sont-ils rebelles à la réforme ? Des auteurs de projets réformistes oublient la conclusion de la Mission Irfed que le président Fouad Chéhab avait chargée dans les années 1960 d’établir une planification socio-économique globale. La conclusion de l’ouvrage en deux volumes n’a rien à voir directement avec l’économie ! Elle traite d’une mentalité libanaise dont l’origine n’est pas génétique, mais relève de la psychohistoire et de la psychanalyse politique, mentalité conviviale...
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