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La ZES de Tripoli : réactiver un avantage comparatif historique et refonder l’équilibre territorial

À la fin du XIXe siècle, Tripoli s’impose comme l’un des principaux débouchés commerciaux du Levant. Son port naturel, son articulation ferroviaire avec l’arrière-pays syrien et anatolien, ainsi que l’essor de ses infrastructures industrielles lui confèrent une fonction stratégique dans l’organisation économique régionale. Dans la configuration libanaise naissante, une division fonctionnelle relativement efficiente se met en place : Beyrouth consolide sa vocation financière, administrative et tertiaire, tandis que Tripoli assume un rôle productif, portuaire et logistique. Cette complémentarité, loin d’être concurrentielle, reposait sur une allocation territoriale rationnelle des fonctions économiques, génératrice de diversification sectorielle et de résilience macroéconomique.

L’érosion progressive de cet équilibre, sous l’effet d’une centralisation excessive des activités stratégiques à Beyrouth, d’un sous-investissement chronique dans les infrastructures du Nord et d’une gouvernance fragmentée, a affaibli la base productive tripolitaine. Les actifs structurants – port, raffinerie, réseau ferroviaire, zones industrielles – ont été sous-exploités, réduisant la productivité globale des facteurs et limitant l’intégration de la ville aux chaînes de valeur régionales. Cette trajectoire a engendré une montée du chômage structurel, une contraction de l’investissement productif et une émigration significative du capital humain, autant de variables pesant sur le potentiel de croissance de long terme.

Dans ce contexte, la zone économique spéciale de Tripoli (ZES), instituée par la loi n° 18, constitue un instrument de politique industrielle et territoriale à fort effet de levier. Elle vise à corriger les défaillances de coordination, à améliorer l’environnement des affaires et à instaurer un cadre réglementaire stable, transparent et compétitif. En combinant incitations ciblées, simplification administrative et gouvernance autonome, la ZES ambitionne d’abaisser les coûts de transaction, de sécuriser l’investissement et de renforcer l’attractivité du territoire pour les flux de capitaux nationaux et internationaux.

L’enjeu n’est pas de créer une enclave économique isolée, mais d’orchestrer une intégration systémique des infrastructures stratégiques existantes. Le port de Tripoli, doté d’un potentiel d’expansion et d’un positionnement géographique favorable sur l’axe est-méditerranéen, peut évoluer vers une plateforme de transbordement et de réexportation à haute valeur logistique. Son articulation organique avec la ZES permettrait de développer des activités de transformation légère, d’assemblage, de conditionnement et de services logistiques avancés, générant des économies d’agglomération et des externalités positives pour l’ensemble du tissu productif.

La réactivation du réseau ferroviaire renforcerait la connectivité intermodale entre port, zones industrielles et hinterland, réduisant les coûts logistiques et améliorant la compétitivité des exportations. De même, la mise en service opérationnelle de l’aéroport René Moawad offrirait une connectivité aérienne stratégique pour les secteurs à forte intensité technologique ou à sensibilité temporelle élevée. Quant à la raffinerie, sa modernisation et son intégration dans une chaîne de valeur énergétique et pétrochimique renouvelée pourraient stimuler l’implantation d’industries intermédiaires et accroître la valeur ajoutée domestique.

Au-delà des infrastructures matérielles, la Foire internationale Rachid Karamé, conçue par Oscar Niemeyer, représente un actif immatériel majeur. Pensée comme un espace de convergence entre architecture, culture et économie, elle peut redevenir une plateforme de promotion commerciale, d’innovation et de diplomatie économique. Intégrée à la dynamique de la ZES, elle contribuerait à renforcer l’image de Tripoli comme pôle d’affaires régional et à stimuler les interactions entre investisseurs, entrepreneurs et institutions.

La réussite de cette stratégie repose toutefois sur une gouvernance crédible et cohérente. La stabilité normative, la prévisibilité réglementaire, la transparence décisionnelle et la coordination entre la ZES, la Chambre de commerce, les autorités portuaires et les acteurs privés constituent des conditions sine qua non. L’objectif central demeure l’optimisation du rendement socio-économique des investissements : création d’emplois formels, élargissement de l’assiette productive, augmentation des exportations nettes et renforcement de la compétitivité systémique.

À moyen terme, la reconfiguration de Tripoli en hub économique intégré participerait à un rééquilibrage territorial indispensable au Liban. En mobilisant ses avantages comparatifs historiques et en s’inspirant des modèles performants de zones économiques intégrées en Méditerranée, la ville pourrait redevenir un moteur de croissance pour le Nord et un maillon stratégique des échanges régionaux. La zone économique spéciale n’est pas une fin en soi ; elle est l’outil d’une transformation structurelle visant à restaurer la capacité productive, à retenir le capital humain et à inscrire Tripoli dans une trajectoire de développement durable et inclusif.

Ibrahim TOUMA

membre du conseil

d’administration, ZES de Tripoli

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À la fin du XIXe siècle, Tripoli s’impose comme l’un des principaux débouchés commerciaux du Levant. Son port naturel, son articulation ferroviaire avec l’arrière-pays syrien et anatolien, ainsi que l’essor de ses infrastructures industrielles lui confèrent une fonction stratégique dans l’organisation économique régionale. Dans la configuration libanaise naissante, une division fonctionnelle relativement efficiente se met en place : Beyrouth consolide sa vocation financière, administrative et tertiaire, tandis que Tripoli assume un rôle productif, portuaire et logistique. Cette complémentarité, loin d’être concurrentielle, reposait sur une allocation territoriale rationnelle des fonctions économiques, génératrice de diversification sectorielle et de résilience macroéconomique.L’érosion progressive...
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