Je faisais, comme presque chaque jour, mon trajet habituel entre Achrafieh et Manara.
À pied. Toujours à pied. Parce que marcher, c’est relier. Deux quartiers, deux rythmes, deux manières d’habiter le monde. Tant que ce sont des machines qui nous déplacent – bus, voiture, avion – les lieux restent juxtaposés, sans se toucher. Le corps, lui, engage. Il met en contact. Il insiste, il éprouve. Il fait du trajet un seul endroit, comme il arrive parfois que deux corps se rejoignent pour réconcilier des âmes et des villes fendues.
Dans mes oreilles, un livre audio interminable : Les Frères Karamazov. Deuxième écoute. Et pourtant, j’ai compris que je ne l’avais jamais vraiment lu. Peut-être parce que ce livre exige une certaine connaissance de la vie. Ou peut-être parce qu’on ne le comprend qu’à partir du moment où l’on accepte de ne pas comprendre.
Un passage m’a arrêté. Une phrase presque anodine. De celles qui s’interposent, attirent et restent toute une vie, alors qu’on oublie le livre. « Rakitine a pris la ruelle. Tant qu’il songera à ses griefs, il prendra toujours la ruelle… Mais la route – la grande route droite, claire, cristalline, avec le soleil resplendissant au bout… Que lit-on ? » À ce moment-là, sans y réfléchir, j’ai changé de trajet.
J’ai quitté la grande rue pour m’engager dans une petite allée étroite, presque invisible, reliant deux axes que rien ne semblait devoir rapprocher. Ce n’était pas un détour. C’était une évidence. Comme si certaines phrases nous apprenaient à marcher autrement.
Et je suis tombé face à une vitrine. Un immense cœur rouge, presque vulgairement exposé, dans l’un de ces nombreux et mystérieux lieux que l’on appelle concept store, précisément quand on a échoué à y trouver le moindre concept. Le cœur, quant à lui, était là : criant, parfaitement identifiable.
C’est là que mon esprit, oscillant entre associations libres et raisonnement, a fini par faire le lien.
Il y a, en amour aussi, les amoureux des ruelles et les amoureux de la grande rue. Ceux qui aiment dans l’étroit, le discret, le presque caché. Et ceux qui aiment au grand jour, dans le visible, parfois dans la vitrine. Personne n’a jamais dit que les amours de la grande rue étaient meilleures.
Mais les amoureux des ruelles devraient, au moins, avoir le droit de marcher dans la grande rue. Même s’ils choisissent de ne pas le faire. Le droit suffit parfois.
Et puis, soyons honnêtes : les amoureux de la grande rue ont tous leurs ruelles. D’ailleurs, au Liban, cette confusion ne surprend personne. Une simple route bordée de commerces devient une autoroute. Un chemin étroit, à peine carrossable, s’appelle place.
Que dire d’un pays qui peine à nommer ses rues, sinon qu’il a tout autant de mal à décider où commence le public et où s’arrête l’intime.
Nous vivons ainsi, au Liban, dans des quartiers juxtaposés, collés les uns aux autres, et pourtant séparés. Séparés par ce que l’on tolère et ce que l’on ne tolère pas. Par ce que l’on accepte de montrer dans une grande rue, et ce que l’on préfère enterrer dans une ruelle. Tout est proche, tout se touche presque, mais tout ne se mélange pas.
Peut-être est-ce pour cela que marcher compte encore, comme écrire entre les lignes.
Parce que le corps ose traverser ce que les regards contournent, et quand il n’y parvient pas, cherche des mots pour recoudre les guerres visibles aux guerres muettes, enfouies dans une psyché fragile qui, malgré tout, s’acharne à tenir, à ne pas céder, à rester entière. Et en temps de guerre – de toute guerre –, comme le disait Platon : « Une armée composée d’amants et d’aimés serait invincible, même si elle était peu nombreuse. »
Qu’on bataille dans une ruelle ou s’assume sur une grande avenue, l’amour fait de nous des êtres plus attentifs, plus justes, plus humains.
Il ne s’agit pas de choisir la rue. Il s’agit d’aimer. Amoureux des grandes rues. Amoureux des ruelles. Bonne fête de l’amour.
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.


Poutine estime que le conflit en Iran a détourné l'attention de Washington de l'Ukraine