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Nos lecteurs ont la parole

Derrière la porte close

Il est aisé de fustiger la kafala, ce système de parrainage archaïque qui régit le travail domestique au Liban. C’est une cible commode, une entité abstraite que l’on critique dans les salons ou sur les réseaux sociaux. Pourtant, la kafala n’entre pas d’elle-même dans nos foyers. Elle ne confisque pas les passeports de ses propres mains et ne définit pas le ton méprisant de nos ordres. C’est dans le silence feutré de nos maisons que l’esclavage moderne se normalise. Ce système n’est pas seulement une loi inique ; il est le miroir d’une responsabilité que nous partageons collectivement.

À la lecture des rapports d’ONG sur les mauvais traitements infligés aux travailleuses éthiopiennes, sri lankaises ou philippines, notre premier réflexe est l’indignation. Nous blâmons l’État, le vide juridique, les agences de recrutement véreuses. Le « système » devient alors un bouclier moral bien pratique : tant qu’il existe, il nous dédouane. Or, la kafala ne force personne à installer un matelas dans une cuisine ou dans une chambre de trois mètres carrés sans fenêtre. Elle n’oblige personne à verrouiller l’accès au Wi-Fi ni à s’adresser à ces femmes comme à un outil défectueux. Le système autorise l’abus, certes, mais c’est l’individu qui l’exécute. Et lorsque l’argument légal ne suffit plus à apaiser les consciences, un autre mécanisme de défense, plus intime celui-là, prend le relais : le déni affectif.

C’est le grand paradoxe des dîners libanais. On s’accorde à dire que le sort des domestiques est une honte nationale, tout en affirmant, la main sur le cœur, que la sienne « fait partie de la famille ». C’est ici que réside le mensonge le plus insidieux. Si elle faisait réellement partie de la famille, aurait-elle besoin d’une permission pour sortir le dimanche ? Son passeport serait-il enfermé à double tour dans un tiroir ? Serait-elle condamnée à attendre que vous soyez rassasiés pour se nourrir de ce que vous avez laissé ? Employer le mot « famille » pour décrire un rapport de force absolu n’est pas de l’affection. C’est une stratégie de confort pour occulter l’injustice exercée sous son propre toit. Pourtant, ce théâtre domestique ne se joue pas uniquement derrière les portes des quartiers huppés. Il serait trop simple de n’y voir qu’une dérive de luxe.

Il est tentant de croire que ces abus sont l’apanage d’une élite fortunée, recluse dans des appartements aux lustres de cristal. Cette idée est fausse. La kafala traverse toutes les classes sociales ; elle s’enracine aussi bien dans les foyers bourgeois que dans les classes moyennes et populaires. Dans un village de la montagne, un professeur de mathématiques et sa famille faisaient dormir « leur » employée dans la baignoire. Aucun luxe ostentatoire ici. Seulement la même logique de déshumanisation, reproduite à une autre échelle. La violence n’est donc pas une question de richesse, mais de norme sociale. Une fois cette hiérarchie installée dans les esprits, la possession devient totale. Elle franchit alors l’ultime frontière : celle du corps de l’autre.

Cette domination dépasse largement le cadre des tâches ménagères. Elle s’immisce dans l’intimité la plus profonde. Sous couvert de « sécurité » ou d’hygiène, on prive ces femmes de toute vie affective ou sexuelle. On invoque la peur des maladies ou la crainte d’une grossesse qui « compliquerait » le service. À ce stade, il ne s’agit plus de gérer une employée, mais de contrôler un corps. On lui refuse le droit d’être une femme, une amante ou une mère potentielle, pour ne la voir que comme une machine biologique dont les désirs seraient une menace pour l’organisation domestique. Ce spectacle d’une domination absolue ne se joue pas à huis clos ; il a un public attentif qui absorbe ces normes par osmose.

Le drame de cette servitude invisible est qu’elle est transmissible. Dans ces foyers, quels qu’ils soient, nous élevons des enfants en leur enseignant, sans un mot, que l’humanité est hiérarchisée par nature. Lorsqu’un enfant donne un ordre sec à une femme qui pourrait être sa grand-mère et que personne ne le reprend, nous formons la prochaine génération de « kafils ». La violence ne réside pas seulement dans les coups. Elle est dans l’absence de « s’il vous plaît », dans le regard que l’on évite, dans ce glissement de langage où le prénom disparaît derrière la nationalité. Si l’enfant ne voit en elle qu’une subalterne, c’est aussi parce que nous avons méthodiquement effacé tout ce qui existait avant son arrivée chez nous.

Nous oublions trop souvent que la femme qui nettoie nos sols a parfois laissé derrière elle une salle de classe, un cabinet de soins ou un diplôme universitaire. En niant son passé pour la réduire à son utilité immédiate, nous pratiquons un effacement social violent. Nous achetons son temps, mais nous agissons comme si nous avions acheté sa dignité. Quand l’identité est niée, que le passé est gommé et que l’horizon est muré, l’appartement cesse d’être un lieu de vie. Pour certaines, il devient une impasse totale, indiscernable d’une cellule de prison.

C’est ainsi que survient le drame. Chaque fois qu’un corps chute d’un balcon à Achrafieh, à Zalka ou à Verdun, la société détourne le regard ou invoque la « folie » soudaine de la victime. Ces morts ne sont pas des accidents. Elles sont l’aboutissement logique d’un système qui broie les individus. La loi doit changer, c’est une certitude absolue. Mais l’abolition de la kafala commence sur le pas de nos portes. Elle commence le jour où le passeport est rendu, où le contrat est respecté, où le repos est non négociable et où l’on traite l’autre non comme « un membre de la famille », cette fiction commode, mais comme une employée libre, digne et égale. Tant que nous accepterons que le confort de nos vies repose sur la privation de liberté d’une autre femme, nous ne serons pas les victimes impuissantes d’un système. Nous en serons les architectes.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes. 

Il est aisé de fustiger la kafala, ce système de parrainage archaïque qui régit le travail domestique au Liban. C’est une cible commode, une entité abstraite que l’on critique dans les salons ou sur les réseaux sociaux. Pourtant, la kafala n’entre pas d’elle-même dans nos foyers. Elle ne confisque pas les passeports de ses propres mains et ne définit pas le ton méprisant de nos ordres. C’est dans le silence feutré de nos maisons que l’esclavage moderne se normalise. Ce système n’est pas seulement une loi inique ; il est le miroir d’une responsabilité que nous partageons collectivement. À la lecture des rapports d’ONG sur les mauvais traitements infligés aux travailleuses éthiopiennes, sri lankaises ou philippines, notre premier réflexe est l’indignation. Nous blâmons l’État, le vide juridique, les...
commentaires (1)

Tout à fait vrai. Dans le même registre, savez-vous que l’ambassade des Philippines empêche ses ressortissants de partir voir leur famille et de retourner à leur travail en bloquant l'octroi d’un certificat d’emploi qui leur permet de le faire, leur ôtant par ce fait même toute liberté de décision ?

lila

07 h 15, le 29 janvier 2026

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Commentaires (1)

  • Tout à fait vrai. Dans le même registre, savez-vous que l’ambassade des Philippines empêche ses ressortissants de partir voir leur famille et de retourner à leur travail en bloquant l'octroi d’un certificat d’emploi qui leur permet de le faire, leur ôtant par ce fait même toute liberté de décision ?

    lila

    07 h 15, le 29 janvier 2026

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