Le verbe « légiférer » semble aujourd’hui s’être imposé partout. Il traverse les débats médicaux, s’infiltre dans les pratiques hospitalières, jusque dans les chambres du malade. Face aux crises sanitaires, aux dérives technologiques ou aux dilemmes de la fin de vie, l’État multiplie les textes censés encadrer, protéger, rassurer. Mais à force de légiférer, ne risque-t-on pas d’étouffer la part vivante de la médecine – celle qui ne se dicte pas, mais se rencontre ?
Derrière chaque loi se cache une intention louable : garantir la justice, prévenir les abus, uniformiser les pratiques. Pourtant, en médecine, l’uniformité est une illusion dangereuse. Chaque souffrance est singulière, chaque histoire irréductible. Le soin ne se réduit pas à une procédure : il se joue dans cet entre-deux fragile du savoir et du doute, du diagnostic et de la parole.
Quand la loi parle plus fort que l’éthique
Depuis Hippocrate, la médecine repose sur une éthique : celle de ne jamais oublier l’humain derrière la maladie. Or, à mesure que se renforcent les cadres légaux et administratifs, cette éthique tend à se dissoudre dans une logique de conformité. On soigne « selon les règles », on écrit « dans les cases », on agit « sous protocole ». La responsabilité, jadis éthique, devient juridique. Le geste médical s’entoure de précautions, parfois au détriment de la rencontre.
Ce glissement de l’éthique vers la loi traduit une confusion des langues – pour reprendre Freud. La loi parle le langage du pouvoir et de la norme ; l’éthique, celui du sens et de la responsabilité. Lorsque ces deux langues se confondent, c’est la parole du sujet qui s’efface : celle du patient, mais aussi celle du médecin, réduit à un exécutant d’un cadre législatif qui le dépasse.
L’hôpital, scène du pouvoir moderne
Dans La clinique du pouvoir, la psychanalyste Christine Devillet décrit comment les institutions médicales se transforment sous l’effet des logiques de contrôle. Les soignants sont pris dans un maillage d’indicateurs, de rapports, d’évaluations. Le pouvoir ne s’exerce plus par autorité directe, mais par la mesure et la rationalisation. Ce pouvoir, écrit-elle, « se loge dans les détails » : dans le formulaire à remplir, la phrase type à cocher, le rapport à rendre. Là où le soin devrait accueillir la parole, le langage administratif s’impose. Là où l’éthique suppose le doute, la loi réclame la certitude.
Ainsi se met en place une « clinique du pouvoir », où la pratique devient conformité et la responsabilité obéissance. Pourtant, l’acte médical ne saurait être un acte d’obéissance : il est acte de discernement, d’interprétation, de jugement. Soigner, c’est répondre à un être singulier, non à un article de loi.
La loi comme refuge
Face à la complexité du soin, il est tentant de se réfugier derrière la loi. « J’ai suivi le protocole », « j’ai respecté la procédure » : autant de phrases qui traduisent la peur d’assumer la part de risque inhérente à tout acte humain. L’éthique, elle, ne protège pas – elle expose. Elle engage, oblige à penser, à douter, à se tenir responsable. Là où la loi fixe des limites, l’éthique ouvre des questions. Elle ne dit pas ce qu’il faut faire ; elle demande comment rester fidèle à l’humain dans ce qu’on fait.
Légiférer la médecine peut offrir un cadre nécessaire, mais lorsque la loi prétend dicter le soin, elle devient dangereuse. La loi fixe le minimum ; l’éthique cherche le juste. L’une organise la société, l’autre interroge la conscience.
La tentation de tout encadrer
Nous vivons dans un temps où la transparence, la traçabilité et la sécurité sont devenues des impératifs moraux. Mais à vouloir tout encadrer, on oublie que la médecine n’est pas une science exacte, mais une pratique humaine. Le patient n’est pas un chiffre, pas plus que le médecin n’est un rouage. Ce que Devillet appelle la « clinique du pouvoir » nous rappelle que le soin ne peut exister sans liberté. Sans elle, il se réduit à un dispositif de gestion du vivant, où la compassion s’efface devant la procédure.
La question n’est donc pas de rejeter la loi, mais de lui rappeler ses limites. La loi doit protéger, non diriger. Elle doit garantir un espace de confiance, pas le saturer. L’éthique, quant à elle, commence là où la loi s’arrête : dans le silence des textes, face à l’autre.
Légiférer autrement
Légiférer autrement, ce serait admettre que toute loi médicale doit rester ouverte à l’interprétation du praticien et à la parole du patient. Ce serait reconnaître que la santé n’est pas seulement un objet de politique publique, mais un espace de relation. Ce serait, enfin, accepter que la médecine est faite d’incertitude – et que cette incertitude n’est pas une faute, mais une condition de la pensée.
Légiférer, oui, mais en sachant que la loi n’est qu’un cadre et que l’essentiel se joue ailleurs : dans le regard porté sur celui qu’on soigne. L’éthique médicale, au fond, ne se décrète pas. Elle se vit, chaque jour, dans le dialogue fragile entre deux êtres qui cherchent, ensemble, à faire tenir la vie.
Entre la loi et la vie, il y aura toujours un écart. Cet écart, c’est l’espace du soin. Si nous le comblons à coups de décrets, nous perdrons ce qui fait la noblesse du geste médical : la liberté de penser, la responsabilité d’aimer, la capacité de répondre à l’autre non pas en vertu d’une loi, mais d’une parole vivante.
Légiférer, oui – mais sans oublier que la vie, elle, ne se laisse pas codifier.
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