Forcées ou non, finies les vacances, Messieurs et Mesdames les juges. Vous avez du pain sur la planche, du pain tout juste sorti bien chaud du fourneau. Chose courante au Liban, c’est sur des affaires d’or, mais aussi de sang, que vous aurez à statuer sous l’impatient, l’attentif, le scrutateur regard de l’opinion publique.
Le trou financier dans lequel se débat notre pays n’en est pas strictement un, il est aussi le vide sidéral laissé dans les caisses publiques par des décennies de prévarications. Aux maladroites ingénieries, aux avances de crédits à l’État jamais légalisées par des Parlements négligents ou complices, à l’excessive cupidité du secteur bancaire s’est ajouté un pillage systématisé dont sont coupables ceux-là mêmes censés en être les vigilants gardiens. Ce n’est plus vous et moi, ou mieux encore les associations de déposants, qui nous égosillons en chœur à le répéter. Elle qui fut un maillon essentiel de la fatale chaîne, voici en effet que la Banque du Liban new-look se pose désormais en accusateur, et en appelle même à la justice.
Jeudi, le gouverneur de cette institution annonçait ainsi des poursuites judiciaires engagées en rapport avec des manœuvres frauduleuses et enrichissements illicites survenus au sein même de l’institut d’émission. Or non seulement la BDL s’associe en tant que plaignante aux procédures en cours, mais elle se prépare à porter devant les tribunaux le ruineux financement, se montant à des dizaines de milliards de dollars, de projets souvent bidons : et à leur tête, comme tout le monde sait, le secteur de l’Énergie qui a absorbé à lui seul de quoi transformer le pays en méga-centrale électrique capable d’éclairer a giorno le Proche et le Moyen-Orient tout entiers !
C’est cependant de l’État que la BDL exige la restitution de ces sommes pour être en mesure de s’acquitter de son dû dans la répartition des pertes, telle que fixée par le gouvernement : vociférante foire d’empoigne où les divers contributeurs désignés se lancent mutuellement la brûlante patate. Aussi faut-il espérer que l’État ne se paiera pas sur la bête, qu’il ne se rattrapera pas sur les citoyens à coups de taxes et d’impôts. On regrettera surtout qu’il ait fallu attendre de voir un gouverneur de Banque centrale monter au créneau pour que soit enfin envisagée des recours en pénal contre les responsables d’un aussi gigantesque et impudent (gas)pillage. Si évidentes étaient pourtant les rapines que le parquet financier se devait, depuis longtemps, d’agir sans y être expressément invité, sans se voir forcer la main. J’ai commis des erreurs mais je ne suis pas le seul à l’avoir fait : en elle-même, cette petite phrase de l’ancien gouverneur Riad Salamé, récemment interviewé à la télé, revêtait valeur d’information judiciaire supplétive ; elle commandait déjà un élargissement de l’enquête dont il est l’objet.
Par une heureuse coïncidence, c’est une réhabilitation encore plus palpable que connaît la justice libanaise dans l’affaire de l’explosion en 2020 de stocks de nitrate d’ammonium dans le port de Beyrouth. Bien plus précieux que tout l’or du monde est en effet le sang : celui des 220 morts et 7 000 blessés qu’a faite cette scandaleuse catastrophe dont les responsables demeurent à ce jour impunis. La bonne nouvelle est la remise en circuit officielle de l’intrépide juge d’instruction Tarek Bitar dont les investigations s’étaient heurtées à un mur compact de tentatives d’obstructions politiques. On a du mal à le croire, mais la plus effective de celles-ci provenait du sommet de la hiérarchie judiciaire : du procureur général de l’époque qui l’accusait d’usurpation de pouvoir. Il aura fallu près de trois ans pour que soit enfin infirmée cette inique mesure, sous la pression croissante des familles de victimes. Vivement, maintenant, un acte d’accusation !
Banditisme d’État ici, et hécatombe là : si justice il doit y avoir un jour, c’est sur ces deux terrains, et sur ses deux jambes, qu’elle devra cheminer.
Issa GORAIEB

