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Nos lecteurs ont la parole

« Étacide », « peuplecide » : le Liban comme avertissement

Il existe des mots que l’histoire n’aime pas employer trop tôt, parce qu’ils obligent à regarder les choses en face. L’« étacide » est de ceux-là. Il ne désigne pas une guerre classique, ni même une défaite militaire. Il désigne le moment où un État cesse d’exister comme cadre protecteur, comme autorité légitime, comme espace commun. Non pas parce qu’il a été vaincu, mais parce qu’il a été méthodiquement vidé de sa substance.

Le Liban a connu cela dès 1975. Ce qui s’est joué alors avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), puis prolongé par la tutelle syrienne, n’était pas seulement un conflit armé. C’était la suspension de l’État libanais lui-même. Frontières poreuses, décisions confisquées, institutions paralysées, souveraineté morcelée. L’État subsistait sur le papier, mais il ne gouvernait plus réellement la vie de ses citoyens. Il était devenu un décor.

Or, un « étacide » n’est jamais neutre. Il ne s’arrête pas à la chute des institutions. Il appelle autre chose, presque mécaniquement : le « peuplecide ». Quand l’État disparaît comme instance de protection, le peuple devient exposé. Exposé à la violence, à l’arbitraire, à la prédation. Exposé aussi à une lente destruction plus silencieuse : l’exil, la misère, la peur, la perte de dignité.

Au Liban, cette logique a atteint un degré presque obscène avec l’effondrement financier. Non seulement l’État a failli à son rôle, non seulement la banque centrale et les banques ont participé à une spoliation massive, mais la justice elle-même a semblé fonctionner à l’envers. Comme si, dans un monde retourné, le déposant était devenu responsable des fautes de ceux qui l’ont gouverné et pillé.

C’est peut-être là le stade ultime du « peuplecide » : quand la victime est sommée de porter la culpabilité de son propre dépouillement. Quand celui qui a cru à l’État, à ses lois, à ses banques, se voit reprocher d’avoir fait confiance. Quand la faute ne remonte plus vers le pouvoir, mais descend vers le citoyen. Quand la justice ne protège plus, mais accuse.

Ce renversement n’est pas seulement libanais. Il est le symptôme d’un monde où l’« étacide », une fois accepté quelque part, devient contagieux. La Russie et l’Ukraine en offrent aujourd’hui une illustration brutale. Là aussi, c’est le droit même à l’existence politique qui est contesté. Et chaque fois que cette contestation n’est pas arrêtée clairement, elle s’inscrit dans une grammaire globale de la violence.

L’histoire récente montre une chose inquiétante : l’« étacide » crée des précédents. Il enseigne que l’on peut dissoudre un État sans en payer le prix. Il banalise l’idée que la force, la durée ou l’usure remplacent le droit. Il prépare des conflits plus vastes, parce qu’il détruit les garde-fous invisibles qui maintenaient encore un semblant d’ordre.

Les peuples ressentent cela avant de le comprendre. Ils sentent que quelque chose se délite. Ils perdent confiance, se replient, s’appauvrissent, se taisent ou quittent. Ce n’est pas spectaculaire, mais c’est implacable. Le « peuplecide » ne commence pas toujours par des massacres. Il commence souvent par l’abandon.

Quand l’État est tué, le peuple est toujours le suivant. Et lorsque la justice elle-même se retourne contre ceux qu’elle devrait défendre, alors ce n’est plus seulement un pays qui est en danger, mais l’idée même de responsabilité politique.

Le Liban n’est pas un accident de l’histoire. Il est un avertissement.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Il existe des mots que l’histoire n’aime pas employer trop tôt, parce qu’ils obligent à regarder les choses en face. L’« étacide » est de ceux-là. Il ne désigne pas une guerre classique, ni même une défaite militaire. Il désigne le moment où un État cesse d’exister comme cadre protecteur, comme autorité légitime, comme espace commun. Non pas parce qu’il a été vaincu, mais parce qu’il a été méthodiquement vidé de sa substance.Le Liban a connu cela dès 1975. Ce qui s’est joué alors avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), puis prolongé par la tutelle syrienne, n’était pas seulement un conflit armé. C’était la suspension de l’État libanais lui-même. Frontières poreuses, décisions confisquées, institutions paralysées, souveraineté morcelée. L’État...
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