Toute loi, même encore à l’état d’embryon, suscite une instinctive méfiance populaire. Le phénomène est des plus banals au Liban où l’on sait fort bien, pourtant, que les textes doivent suer sang et eau pour entrer en application. Mais qu’en serait-il quand la poigne de l’État menace de s’alourdir là où cela fait le plus mal au citoyen : la poche, le portefeuille ?
Bien connus, minutieusement répertoriés par les experts et analystes financiers sont les points controversés du plan du Premier ministre Nawaf Salam pour répartir les pertes induites par la crise financière entre les parties au conflit : le tandem État-banque centrale, les banques commerciales et le public de déposants. En résumant, il est largement reproché à cette feuille de route de n’exiger que le juste minimum de la paire étatique, en compensation d’un gigantesque foutoir étalé sur des décennies entières. Sommés de reconstituer leur capital et même de financer l’État, les établissements de crédit ruent certes dans les brancards, crient à l’assassinat du secteur bancaire, laissent même fuiter la menace d’une fermeture des guichets. Les banques ne sauraient escompter pour autant la moindre sympathie de la part du public qui les accuse d’avoir trahi sa confiance en séquestrant ses avoirs. Pire encore, d’avoir transféré à temps leurs fonds propres et ceux de ces clients privilégiés que sont les puissants. Les plus nantis des déposants devront ainsi transformer une partie notable de leur argent en titres et obligations de longue durée et à l’échéance assez incertaine. Mais que dire des économiquement faibles représentant plus des quatre cinquièmes des déposants ? Bien qu’assurés de récupérer à terme l’intégralité de leur épargne, ces faux privilégiés ont déjà subi un énorme et irréparable préjudice. Les plus à plaindre sont évidemment les détenteurs de livres libanaises devenues monnaie de singe ; mais en quatre ans de retraits sévèrement plafonnés et de valses des taux de change imposés, tous ces modestes comptes en dollar ont perdu de leur pouvoir d’achat en raison de la hausse constante du coût de la vie. Si bien que c’est la masse de déposants, toutes fortunes confondues, qui a le cuisant sentiment de payer au plus cher les pots cassés. Cela en lieu et place des banques, institutions mais aussi actionnaires, moralement et légalement tenues de puiser jusqu’à épuisement dans leurs fonds propres, avant que d’exiger des sacrifices de leur clientèle.
Mais laissons donc aux spécialistes le soin de proposer à l’exécutif, qui enchaîne conclave sur conclave, comme par la suite au Parlement, les moyens de rendre encore plus réellement équitable ce premier essai de hiérarchisation des pertes. La peu engageante pyramide se fonde comme on sait (et là réside sa principale tare) sur un audit strictement financier, ayant pour objet de vérifier la régularité et la sincérité des comptes présentés par une entreprise ou un État. L’objectif premier de ce passage au crible n’est pas expressément, forcément, de débusquer et de désigner les auteurs d’éventuels détournements, fausses écritures, fraudes et autres malversations. C’est là l’affaire d’un audit pénal devant idéalement accompagner son homonyme et cousin : expérience tentée avec succès par des pays aussi divers que la Grèce, l’Islande et le Mozambique par exemple, et qui a conduit au jugement de hauts responsables politiques et de banquiers véreux.
En persistant à éluder ce volet pourtant essentiel de la question, le Liban fait malheureusement figure de contre-modèle. Car sa déchéance financière n’est guère de nature froidement technique mais éthique. Elle n’est pas le résultat de quelque catastrophe naturelle ou de maladresses ou erreurs de gestion après tout humaines. Elle est le fruit d’un pillage organisé, systématique, des ressources nationales, dont les auteurs demeurent à ce jour impunis, et même pas inquiétés. Toute entreprise d’assainissement radical restera donc inachevée aussi longtemps qu’elle sera régie par la sempiternelle règle du compromis : qu’elle ne s’articulera pas sur une enquête judiciaire à caractère résolument pénal ouvrant la voie à des poursuites et des sanctions. De s’en remettre pour cela à un appareil judiciaire en cours de réforme ne suffira jamais, preuve en sont les blocages, sabotages et autres obstructions politiques qui persistent à entraver l’enquête sur une affaire aussi monstrueusement révoltante que celle des explosions au port de Beyrouth. Qui a volé volera. Faire une croix sur le passé est de mauvais augure pour l’avenir. Combler le trou financier ne servirait à rien si on devait laisser les terrassiers de la République en état d’en creuser un nouveau.
En définitive, et puisque l’on parle inévitablement de justice, ce serait en manquer indûment que de dénier tout crédit à la démarche de Nawaf Salam, qui l’a lui-même jugée imparfaite mais équitable. Car elle est, on ne le répétera jamais assez, la toute première du genre en six années de profonde crise. En refusant d’honorer un emprunt d’eurobonds, un gouvernement timoré initiait stupidement une réaction en chaîne qui devait s’avérer fatale. L’équipe qui lui succédait a perdu un temps précieux en interminables parties de cache-cache avec les organismes financiers mondiaux. En revanche, et pour sujette à débat qu’elle soit, l’actuelle initiative semble bien partie pour obtenir agrément et volonté d’assistance du Fonds monétaire international.
C’est loin d’être rien. En attendant d’aller plus loin !
Issa GORAIEB

