Rechercher
Rechercher

Le loto de la honte


Stupéfiante d’ignominie, insoutenable de froid cynisme est cette vogue de paris déferlant sur le web, et dont l’existence vient tout juste d’être révélée dans les colonnes de ce journal.

Le principe en est des plus simples : il s’agit, pour ceux qui s’y adonnent, de désigner le lieu précis de la toute prochaine des frappes israéliennes qui visent quasi quotidiennement l’une ou l’autre des localités libanaises. L’heureux pronostiqueur peut espérer ramasser un joli paquet ; mais c’est évidemment le meneur de jeu électronique qui, en vertu (?) de la loi du nombre, remporte le jackpot.

On est à des milliers d’années-lumière de ce sublime théoricien du pari philosophique et métaphysique que fut Blaise Pascal. On est très loin aussi de ces parieurs compulsifs et autres joueurs pathologiques toujours partants pour tenter leur chance à propos de tout et de rien, et qui vont même parfois jusqu’à miser leur vie en tâtant de la roulette russe. Et on est encore plus loin de ces légendaires accros de Britanniques qui, non contents d’engager leur billet sur toutes sortes de compétitions sportives ou électorales, en sont à spéculer sur le prénom du bébé attendu au sein de la famille royale…

Qu’en revanche l’odieux loto des attaques israéliennes ait choisi le Liban pour berceau est effarant, honteux, dégradant ; mais pas trop surprenant hélas. La culture du martyre inoculée au corps libanais par les mollahs de Téhéran n’est pas seule en cause. Car guerre après guerre, secousse interne après secousse, notre doux pays réputé pour son admirable vitalité s’est laissé gagner par une coupable désinvolture, sinon un criminel dédain, envers la vie humaine – celle des autres, le plus souvent. Les balles tirées en l’air en signe de joie ou de deuil ne s’évaporent pas dans l’atmosphère, elles tuent périodiquement en retombant. C’est ce que font aussi les slaloms à cent à l’heure sur nos jungles routières et les bolides frôlant de justesse les passants. Si morbide est même la fascination du danger qu’au plus fort du matraquage israélien de la banlieue sud de Beyrouth, l’on aura vu des rassemblements de badauds postés non loin et attendant le spectacle de l’impact du missile sur l’immeuble ciblé dûment promis par l’armée israélienne.

Mais à bien y réfléchir, n’est-ce pas un hasardeux pari de tous les jours que le citoyen ordinaire, volontairement ou forcé, est tenu de faire dans un contexte des plus furieusement extraordinaires ? Accablé de soucis d’ordre socio-économique, seul l’espoir de lendemains meilleurs anime son pénible parcours. Où finit l’acte de foi ? Où commencent le déni et l’utopie ? Ce même dilemme n’épargne pas nos dirigeants eux-mêmes, acculés qu’ils sont à concilier inviolables impératifs nationaux et indispensable pragmatisme face aux dures réalités du terrain. Dans leur pari à eux, c’est leur crédit populaire que jouent ces responsables, et même, ne plaise au Ciel, leur sécurité personnelle, dans un pays où attentats et assassinats politiques ont longtemps sévi.

Ces vils jeux de la guerre et du hasard qui ont impunément envahi la Toile, il ne suffit guère cependant de s’en indigner, il faudrait plutôt en tirer enseignement. Tout pari implique par définition une certaine prise de risque. Bien qu’à des degrés divers, c’est déjà le cas pour quiconque choisit en toute liberté de vivre dangereusement au Liban, ou alors n’a pas les moyens de partir ailleurs. Risque pour risque, autant le prendre dès lors pour la bonne cause, la seule rationnelle en fait : celle des retrouvailles libanaises sous l’ombrelle de l’État.

En ce périlleux moment de vérité rythmé par les bruits de bottes ennemies, il est plus que jamais demandé au Hezbollah de prouver, sur pièce, qu’il est davantage libanais qu’iranien. Il lui faut se défaire de son armement lourd pour éviter un effondrement général du pays, tout secours militaire de Téhéran n’étant que chimère, comme amplement démontré dans le passé. Tolérable, sinon inexistant, serait le coût d’une aussi sensée et courageuse décision, surtout comparé à celui, exorbitant, d’une guerre d’annihilation.

Non moins épineux est cependant le dilemme auquel est confronté l’État. Il s’est sincèrement cru en mesure d’écarter toute éventualité de guerre civile, comme de guerre tout court, en modulant son mode d’opération : prise en charge progressive des anciennes installations du Hezbollah au sud du Litani ; et discrète négociation avec la milice au nord. Or ce double pari étatique se trouve, chaque jour un peu plus, fragilisé. Jugeant insuffisant et beaucoup trop lent le nettoyage de la région frontalière, Israël multiplie ainsi les menaces, et Netanyahu s’en va bientôt quérir à Washington un feu vert pour une campagne d’envergure. Quant au dialogue avec la milice, il en est au même point de stérilité. L’implacable résultat en est que l’État va devoir lui aussi procéder à une délicate, et peut-être même douloureuse, réévaluation des risques, ceux-là mêmes dont il pensait avoir maîtrisé la gestion.

Voilà qui nous ramène irrésistiblement à ce génial touche-à-tout de Pascal, pour qui croire en l’existence de Dieu garantit des gains potentiels pour l’éternité, pour peu que l’on ait joué le bon numéro. Ce sont à l’inverse des dommages infinis que subit l’incroyant s’il a raté le coche ; et quand bien même Dieu n’existerait pas, les gains terrestres de l’athée seraient de toute manière finis, disparus, happés par le néant.

Entre pertes et profits, entre enfer et paradis, les dés sont près d’être jetés. Encore faut-il que d’ici là le Liban se soit décidé à placer ses jetons sur le tapis vert. Et surtout qu’il s’y soit pris à temps.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

Stupéfiante d’ignominie, insoutenable de froid cynisme est cette vogue de paris déferlant sur le web, et dont l’existence vient tout juste d’être révélée dans les colonnes de ce journal. Lire l'article Quand la guerre devient un jeu : ces paris en ligne pour prédire les frappes israéliennes au Liban Le principe en est des plus simples : il s’agit, pour ceux qui s’y adonnent, de désigner le lieu précis de la toute prochaine des frappes israéliennes qui visent quasi quotidiennement l’une ou l’autre des localités libanaises. L’heureux pronostiqueur peut espérer ramasser un joli paquet ; mais c’est évidemment le meneur de jeu électronique qui, en vertu (?) de la loi du nombre, remporte le jackpot.On est à des milliers d’années-lumière de ce sublime théoricien du pari philosophique et métaphysique...